Bienvenue

A la manière des cadavres-exquis, tout en usant de règles adaptées à notre convenance, nous tentons d'écrire ici une histoire à la fois anonyme et multi-voix.

Impossible de vous en faire un résumé, et pour cause...

... nous même ne savons pas tout ceci va nous mener !

6 commentaires dimanche 18 novembre 2007

Le moine qui venait d'entrer dans l'église d'Alésia referma la porte derrière lui. La tête recouverte de la capuche de sa soutane, il s'avança lentement vers Paul et Sue. Ce n'est que lorsqu'il arriva à quelques pas qu'ils le reconnurent...

Sue et Steve se regardèrent de longues secondes sans un mot. Malgré l'accoutrement pour le moins surprenant de ce dernier, la scène était chargée d'émotion. Une larme coula sur la joue de la femme, imitée quelques instants plus tard par une autre sur celle de son fils adoptif...

L'air hagard, Steve se tourna vers son ami. Les questions se bousculaient, il était complètement perdu :

"Qu'est ce que ma mère fait là ? Tu la vois encore ? Depuis quand ? Pourquoi tu l'as amenée ici ?"


Paul ne répondit pas. Il se contenta de baisser les yeux et de hausser les épaules comme un enfant pris en faute. Après un instant de réflexion, il déclara :

"Ecoutez, j'ai plein de choses à vous raconter... J'ai vraiment pas été honnête avec vous deux au cours de ces dernières années, on me faisait du chantage, je pouvais pas faire autrement... Mais maintenant j'en ai assez d'être manipulé par ses salauds de russkoffs. Je vais vous dire tout ce que je sais, c'est promis, mais pas ici : on n'est pas en sécurité dans cette église. Allons-nous en vite !"

Steve et Sue décelèrent l'urgence dans la voix de Paul. Ils décidèrent sans même en discuter de continuer à lui faire confiance malgré ce qu'il venait de raconter et de remettre à plus tard son interrogatoire. Ce fut Steve qui prit la parole le premier :

"Bon, pour pas qu'on se fasse remarquer, on ferait mieux de pas sortir en même temps et par la même porte. Je propose qu'on se retrouve dans 15 ou 20 minutes au premier étage du Zeyer. Comme ça, on aura une vue plongeante sur le parvis de l'église et on pourra décider au tout dernier moment, selon ce que tu vas nous dire, si on va ou pas au rendez-vous de 21 heures. J'ai trouvé la soutane que je porte derrière le choeur, j'ai vu qu'il y en avait d'autres. Je vais sortir par la porte arrière pendant que vous allez en mettre une. Paul, tu passeras par la porte principale, Maman par l'autre porte. N'allez pas directement au Zeyer, soyez le plus discret possible, baissez la tête et marchez lentement."

Sur ce, Steve tourna les talons et avança d'un pas décidé et sans se retourner vers l'entrée qu'il avait empruntée quelques instants plus tôt. Sans un regard l'un pour l'autre, Sue et Paul se dirigèrent vers le choeur et suivirent à la lettre le plan de Steve...

Alors qu'il progressait tranquillement vers la brasserie, le regard de Steve se porta sur une voiture arrêtée à un feu rouge. Le fait que ce soit une décapotable noire, de grande marque et très certainement hors de prix ne l'intéressait absolument pas : Steve se foutait complètement des voitures, sa Saxo hideuse en était la preuve... non, ce qui l'interloquait était dans la voiture... cette femme, installée à la place du mort, et qui en avait d'ailleurs l'allure, était la première personne qu'il avait vu ce matin. Il l'aurait juré ! Elle n'était donc pas morte. Comment était-ce possible ? 6 étages !!! Et que faisait-elle ici ? Qui était ce grand bel homme qui la conduisait ?

Le klaxon rageur d'un connard de parisien pestant contre les salauds de grévistes de la SNCF (*) l'extirpa violemment de ses pensées. Pris de panique et complètement dérouté, il accéléra le pas et atteignit hors d'haleine le Zeyer.

Paul et Sue arrivèrent comme prévu au point de rendez-vous quelques minutes plus tard. Après un passage aux toilettes pour se débarrasser de leur déguisement, ils s'installèrent aux côtés de Steve à une table du premier étage qui donnait sur la place d'Alésia. Il avait le teint blafard et semblait songeur.

Au même moment, un serveur se pointa :

"Voici votre côte de bœuf saignante, Monsieur... Excellent choix. Elle est très bonne ! Et pour vous, ce sera quoi ? ", demanda-t-il en s’adressant à Paul et Sue.

Ils se tournèrent vers Steve, surpris qu’il ait commandé à manger à cette heure-là.

"J'suis stressé et quand j'suis stressé, j'ai faim", lança-t-il pour se justifier.

"Dans ce cas, je vais prendre des merguez - frites", répondit Paul devant la moue dubitative du serveur.

"Non merci, rien pour moi", dit Sue.

Une fois la commande passée et le serveur reparti, l'habitué du Keller's Club commença à raconter son histoire :

"Tout a commencé il y a 4 ans déjà..."


(*) NDLR : la scène se déroule un dimanche ; c'est dire s'il est con !!!

3 commentaires dimanche 4 novembre 2007

L’odeur de cigare qui flottait dans le taxi ne lui était pas inconnue. Il n’eut aucun mal à identifier la personne assise à la place du mort : Vladimir en personne ! Il était rare de le voir de si près. Il n’avait même pas pris la peine de se retourner, se contentant de regarder son nouveau sous-fifre par l’intermédiaire du miroir de courtoisie. Entouré par deux molosses, il pouvait à peine bouger. Le rouquin lança :

- « Сукин сын* ! Je vais te faire bouffer tes… »

Il n’avait pas pu finir sa phrase. Au claquement de doigts de son maître, la grosse main d’un des gardes du corps avait saisi le cou du rouquin qui, après être passé par le rouge puis le violet peinait à respirer. Il tomba dans les pommes quelques minutes.

« - Il se réveille !! »

Le rouquin reprenait lentement ses esprits. Il passa délicatement la main autour de son cou endolori. Sa vision devenait de moins en moins trouble, il tenta de réitérer ses menaces en regardant vers le miroir. Il n’en eut pas le temps. Vladimir lâcha :

- « Attachez-le et bâillonnez le. Je ne veux plus entendre ce maudît insecte et encore moins qu’il puisse me nuire à nouveau. Puis, s’adressant directement à lui : Ton collègue n’a pas dû te transmettre le message il y a quelques mois. Tu vas connaître le même sort que tes complices. »

Il se retourna violemment pour s’adresser cette fois à ces deux gorilles, les yeux injectés de sang :

- « Dès que nous en aurons fini ici, vous irez lui broyer les jambes avec sa voiture, comme il a pu faire à Oleg ; Ensuite, vous irez le couler jusqu’aux genoux dans le béton avant de la jeter dans la Seine. Toi, s’adressant au premier garde du corps, tu fouilleras et tu prendras sa voiture. Tu te chargeras de son maquillage avant de la recycler. Quant à toi, s’adressant à l’autre garde du corps, tu t’occuperas de notre ami en le ramenant à la cave après que vous vous soyez occupés de ses jambes. N’oubliez pas les sacs poubelles pour envelopper le tout, je ne veux pas de trace. Je compte sur votre discrétion, vous n’êtes plus des amateurs… Ce soir, quand nous ferons le point à la maison, nous décortiquerons le répertoire de son téléphone portable et l’historique de ses messages et appels. On va faire parler ce Qtek pour remonter jusqu ‘à Keller! C’est moi qui vous le dit…»

Les deux molosses se contentèrent d’un hochement de tête en guise de réponse. Ils esquissaient un sourire sadique en molestant et en attachant leur future victime qui tentait vainement de se débattre.

L’attention de Vladimir se portait maintenant sur l’entrée de l’Eglise. Il alluma un nouveau cigare. L’emplacement du taxi aux vitres fumées était parfait pour voir sans être vu.

A l’intérieur de l’Eglise, Paul faisait les cents pas et ne cessait de consulter sa montre. Sue, qui était assise près de l’Office, semblait récupérer un peu d’énergie en serrant entre ses deux dans sa main une des bibles de la paroisse.

Il était maintenant 18h10 à la montre de Paul. L’impatience se lisait sur son visage. Il s’immobilisa devant les portoirs de cierges et tâta machinalement ses poches avant de se tourner vers son « amie » :

- « T’aurais pas 2€, je n’ai plus un Suellen… ».

La nervosité avait fait réapparaître chez Paul un sens de l’humour qui lui était bien propre : des blagues à deux balles qui ne font rire personne à par lui. C’était le cas de Sue. Elle n’esquissa pas l’ombre d’un sourire. Elle lui tendait simplement la pièce. Paul n’insista pas et son visage se referma aussi sec. Il mis la pièce dans l’urne et s’empara d’un gros cierge. Sans doute un signe du destin, il dû s’y reprendre à trois fois avant de parvenir à l’allumer. Il l’installa sur le portoir puis, tout en fermant les yeux, se replongea dans sa réflexion : ses enquêtes, ses trahisons… Tout le travaillait de plus en plus. Il sentait naître en lui un besoin urgent de se soulager, de tout raconter à celle qui le considérait comme son ami, son confident. Après tout, il avait bien réussi à parler à sa fille, Sally. Parler à la mère ne devrait pas être plus difficile, d’autant plus qu’il était convaincu au plus profond de lui-même, de ne pas avoir peur d’une quelconque réaction de Sue. Quand il rouvrit les yeux, sa décision était prise. Il vit soudain la flamme de son cierge vaciller puis s’éteindre. Un courant d’air avait traversé l’Eglise de part en part. Paul sentit un frisson parcourir son dos. Quelqu’un venait d’entrer…


* : Fils de pute

8 commentaires dimanche 7 octobre 2007

Paul et Suellen furent les premiers au rendez-vous. A six heure moins quelques minutes, Paul avait catapulté le tacot vibrant de Steve à trois rue d’Alésia, sur un trottoir peu fréquenté. Elle était plantée entre une benne dégoulinant d’ordures et une Lada 2105 taguée, trônant sur quatre parpaings.

Suellen peinait à suivre le rythme de Paul, qui ne faisait plus attention à elle. En s’avançant vers l’église, il faisait le point sur sa propre situation et sur celui qu’il venait de trahir : Oleg. Le violoncelliste l’avait approché quelques années plus tôt et l’avait convaincu de travailler pour lui. Paul n’avait pas eu le choix : Oleg savait que Paul droguait son ami Steve, lors de soirées bien tardives, afin de profiter, à son insu, de sa chair divine. Il le faisait chanter. Le boulot de Paul consista d'abord à surveiller les faits et gestes de Steve, à prendre discrètement quelques clichés et à rédiger un rapport précis, quasiment quotidiennement.

Par hasard, un jour, Paul avait appris qu’Oleg travaillait pour Vladimir, un mafieux ultra violent de Moscou. Le soviet cherchait une fille : Sally, qu’avec Oleg, ils appelaient l’ « héritière ». Ils la trouvèrent.

Oleg apprit alors à Paul que c’était la fille de Suellen et de Vladimir. La mission de Paul fut désormais d’amener Suellen, qu’il connaissait vaguement, à rechercher Sally, et à la reconnaître comme sa fille.
Paul avait alors fait des recherches de son côté. Le véritable prénom de Sue était Selena. Elle était la fille du professeur Nicolaï Sarkösky, directeur de recherche sans gloire à l’Institut de Biologie et de Physique Générale de Sverdlovsk, au début de la guerre froide. Après sa mort prématurée dans un accident, sa femme avait migrée à Paris et Selena, âgée de 2 ans avait pris le nom de Suellen.

Avant ce matin, Paul n’avait jamais envisagé que l’histoire prendrait une telle ampleur et qu’il avait mis son ami dans une belle merde. Steve, son meilleur amis, son amour impossible, était en danger et manipulé. Il était lui aussi, par adoption, l’ « héritier » de Nicolaï Sarkösky.
En marchant vers Alesia, Paul décida définitivement qu'il n’avait plus du tout envie de suivre les ordres d’Oleg, et se demandait comment il allait le payer.


En tournant dans l’étroite ruelle, le petit homme aux cheveux rouges ne vit pas la carcasse de la saxo, qui semblait faire partie de ce paysage urbain dégradé. Mais il fila directement caller son audi en double fille à côté de l’eglise d’Alesia. Traversant la rue, il envoya un texto à John Keller « Pol é sue arivé alésia. Attendon l’éritié ». Brusquement, alors que son cellulaire envoyait le bip de confirmation du message envoyé, il fut percuté par un marchand de frittes ambulant en mobylette, ramassé par deux grosses mains et poussé à l’arrière d’un taxi. Sonné comme un troisième ligne après la charge d’un rugbyman néo-zélandais, mais refusant la défaite, il releva la tête. Une voix s'éleva : J’avais prévenu, on ne s’occupe pas de mes affaires.

14 commentaires dimanche 30 septembre 2007


Durant les deux minutes pendant lesquelles se déroula la conversation téléphonique, Vladimir conserva cette apparence de sérénité et de force mêlées qui émanaient de lui depuis le début; seuls deux légers plis sur son front indiquaient qu'il écoutait avec grande attention ce que lui communiquait son interlocuteur. Lorsqu'il raccrocha, ses yeux se portèrent sur sa fille qui s'était assise sur une banquette recouverte d'un tissu bordeaux, puis il fit signe à Oleg. Sally ne perçut que quelques murmures discrets mais énergiques entre les deux hommes, puis le vieilliard russe quitta la pièce sans un mot. Bien qu'interrompu dans l'explication de sa trahison envers le "Brigadier", Vladimir ne crut pas bon de poursuivre sur ce sujet; toujours devant la fenêtre, il reprit la parole:

- "Tu dois sûrement te demander pourquoi je te raconte tout ça...tu n'as pas grand chose à voir avec l'Organisation...da...". Il semblait réfléchir à ce qu'il allait dire.

"Paul...explique à ma fille ce que je veux qu'elle sache!"

Sally ne comprit pas tout de suite le sens de ces paroles, puis elle s'aperçut soudain qu'un jeune brun et souriant se tenait - sans doute depuis le début - au fond de la pièce. Celui-ci s'avança, faisant craquer le vieux parquet en chêne sous ses pas, et d'un air très poli il lui tendit la main:

-"Bonsoir Sally, je suis Paul...un ami d'Oleg. Je me doute que tout ce qui se passe doit te paraître confus, mais je suis là...avec ton père...(il leva les yeux vers le grand Russe)...pour que tu connaisses une vérité qu'on t'a tenu secrète depuis longtemps. Sally, tu as un frère en vie à l'heure où je te parle...je suis son meilleur ami, d'où ma présence ici et..."

Paul dut s'arrêter devant les larmes qui s'écoulaient doucement du doux visage de la jeune fille. Aucun sanglot n'était perceptible, mais l'émotion l'étreignait fortement. Il reprit malgré tout:

-" Si ton père t'a parlé de John Keller tout à l'heure, c'est pour que tu comprennes qu'il est le père de ton frère: Steve...c'est le nom de ton frangin...est le fils de ta mère et de John Keller...c'est...c'est tout."

A ce moment, Oleg pénétra dans la pièce et fit un signe de tête à Vladimir. Ce dernier prit alors un ton plus pressé et plus dur: "Ecoutez-moi, je dois écourter notre entrevue d'aujourd'hui...Oleg va vous conduire ailleurs. Sally, je te recontacterai ma fille..." Sans un mot ou une marque d'affection supplémentaire, il s'éclipsa tandis qu'Oleg, qui avait revêtu une redingote vert foncé, les engagea à le suivre vers l'arrière de la maison. A l'autre bout, ils empruntèrent une trappe ouverte à même le sol, descendirent un escalier qui les mena dans une cour; quelques secondes plus tard, cette petite troupe sortait d'un porche dans la rue des Ecouffes.


Au même moment, toutes les lumières de la maison d'Oleg Smerdanov s'étaient éteintes et le silence règnait. C'est un léger grattement qui perturba d'abord l'apparente tranquillité du lieu, puis ce fut le grincement caractéristique de la porte d'entrée. Les deux hommes vêtus de noir, aux cheveux coupés très courts et munis de deux revolvers prolongés par des silencieux n'eurent le temps que de faire deux pas avant de recevoir un violent coup sur le crâne et de s'écrouler à terre.

Lorsque sa conscience s'éveilla peu à peu, l'homme, les yeux brouillés, ne distingua au départ qu'une lumière crue un peu au dessus de lui. Les sensations lui revenaient, notamment celle qui lui apprit que ses deux mains étaient attachées dans son dos tandis qu'il était assis sur une chaise. Enfin, la pièce lui apparut distinctement: un néon éclairait ce qui était manifestement une cave; une forte odeur d'humidité et de pourissement le prit à la gorge, mais c'est un autre détail qui coupa court à cette constatation olfactive. A 4 ou 5 mètre en face de lui, son comparse se trouvait dans la même position, mais pas dans le même état: son visage tuméfié et sanglant était couvert d'hématomes violacés, et de la bave mêlée à du sang coulait de sa bouche. Un grande silhouette s'avança vers lui et une bouche barrée d'une cicatrice s'adressa à lui: "Comme tu vois, ton ami a eu quelques problèmes pendant que tu dormais...Mais il est coriace. Normal, vous êtes entraînés pour ça. Il ne parlera pas et toi non plus, alors tu vas ouvrir bien grand tes putains d'yeux et tu gravera ça dans ta mémoire!"

Deux hommes se tenaient dans un coin de la cave, mais ce ne fut pas eux qui provoquèrent un sursaut de terreur chez l'homme: celui qui venait de s'adresser à lui avait à présent une grande hache dans les mains, et semblait manifestement savoir s'en servir.

"Regarde ce que la Russie réserve aux traitres!" La hache s'abattit violemment sur l'épaule de son complice qui hurla en éructant du sang. Son bras gauche gisait à terre et l'os ensanglanté dépassait à présent de l'épaule. Dans un second accès de fureur, le balafré sectionna le bras droit dans un geyser de sang qui macula le sol. La victime poussait des gémissements rauques entrecoupés de gargouillis répugnants: sa conscience et son équilibre se brouillaient irrémédiablement, et il chuta lourdement sur le côté, écrasant le moignon de son épaule gauche. Le sang coulait abondamment, répandant une odeur insoutenable dans toute la pièce. L'homme à la hache, les yeux injectés de sang, ne semblait pas y faire attention: "Tu raconteras à ceux qui t'envoient ce que tu as vu dans cette cave...et comment je traiterai quiconque tentera de toucher à mes proches, compris?! Vous avez foiré votre mission de tueurs, mais tu dormira plus jamais tranquille..." Il leva à nouveau la hache et l'abattit de toutes ses forces dans l'abdomen de l'homme à terre. Celui-ci sentit son estomac exploser sous l'impact de la lame, et un flot de sang et de bile lui remonta dans l'oesophage tandis que ses tripes glissaient hors de son ventre. Ce fut la dernière sensation qu'il éprouva avant de crever.


Une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de ses deux partenaires. Ses yeux d'ambre brillèrent dans l'obscurité de la voiture. "C'est foiré, je le sens", pensa-t-il. Ses mains gantées de noir se posèrent sur le volant. Il mit le contact, puis la puissante Audi s'éloigna rapidement.

11 commentaires mercredi 5 septembre 2007

"… sauvegarder votre message, taper 3, réécouter, taper …" Steve était toujours pendu au téléphone : la miss qui gérait sa messagerie lui répétait pour la huitième fois, avec une patience insupportable, tout ce qu'il pouvait faire de l'étrange message qu'il venait d'écouter. Son cerveau tournait à 100 à l'heure, tentant désespérément d'assembler les pièces du puzzle. "Cette fille m'a laissé un message cette nuit pour me prévenir de ne pas lui faire confiance et de ne pas lui ouvrir ma porte. Ce matin elle arrive chez moi, sonne, me montre son espèce de foutu tatouage, me file un sac rempli de conneries et court se jeter dans le vide… Quelque chose cloche, elle ne pouvait pas être dans son état normal ce matin… Elle devait être droguée… Et elle l'avait prévu…" Les maigres conclusions qu'il tirait de tout ça ne pouvaient pas le satisfaire. Il raccrocha finalement et quitta le Sambabar, non sans jeter un coup d'œil incrédule à la faune joyeuse qui avait envahi le bar sans qu'il s'en aperçoive. Une fois dehors, il se dirigea tranquillement vers la bouche de métro la plus proche, direction : Alesia. Perdu dans ses pensées, Steve était à mille lieues de se douter que son destin se jouait au même moment, en divers endroits de la capitale…

Au volant de sa décapotable noire, quelque part dans le XVIIIème, Sergueï était toujours en communication avec Vladimir :
- Ça y est, j'ai récupéré ta fille, Vladimir, Elle est saine et sauve. Je te la ramène.

- Спасибо Sergueï. Dire qu'on la surveille depuis bientôt 5 mois… Comment diable ce maudit Brigadier a-t-il pu faire son coup ?
- Impossible à dire pour l'instant. Dès qu'elle se réveille, je te préviens.
- OK. J'appelle Oleg, il a peut-être du nouveau…
До Свидания Sergueï.
-
Увидимся позже.

A quelques rues de là, dans le hall de l'hôpital Bichat, Mizka venait de perdre la troisième manche de Chifoumi qui l'opposait à Moustache. Résignée, elle composa le numéro de John.
- Allô John, c'est Mizka.
- Alors, vous l'avez ?
- C'est-à-dire que… La chambre était vide, nous pensons que…
- Ne pensez pas ! Je me fous de vos explications à la con. Vous êtes deux foutus incapables ! C'est votre deuxième enlèvement raté de la journée, alors que vous avez toute la panoplie de vrais flics sur le dos ! C'est quoi le problème ?
- Mais chef, c'est que …
- Je m'en fous j'te dis ! Vous cherchez des engueulades à qui mieux mieux, ou quoi ? Y'a une compèt' en cours ? Retrouvez la, il me la faut avant ce soir !

John bouillait de rage. Il s'ouvrit un second Chum Up®, tant pis pour ses intestins. Il composa un autre numéro.

Dans l'audi A6 qui venait de quitter la rue Daviel, le téléphone sonna. L'homme aux cheveux rouges décrocha.
- Allô, le rouquin ? Baisse ta foutue musique de fillette. T'es toujours dans ta bagnole de beauf' ? T'as récupéré le sac ?
Le rouquin baissa le volume. Bob Dylan, Blowin' in the Wind. Il répondit avec son flegme habituel :
- Salut John. J'ai raté le sac. Mais j'ai du nouveau. Ce bon vieux Paulo fricote encore avec ton ex-femme. Ils étaient à l'appart. Et le vieux Oleg aussi. Lui, je l'ai pas raté.

- Bon. Tant pis pour le sac. Continue comme prévu, je m'occupe du reste. Ciao.

Dans la rue de la Santé, la saxo verdâtre de Paul poursuivait sa route. Un silence oppressant occupait l'habitacle. Les questions se succédaient dans la tête de Suelen. "Pourquoi Paul avait-il abandonné Oleg sans plus de scrupules ? Pourquoi s'était-il montré réticent à ce qu'elle l'accompagne ? Pourquoi semblait-il si nerveux, lui qui d'habitude était toujours si sûr de lui ?" Suelen ne comprenait pas grand-chose à cette histoire. Mais ce dont elle était sûre, c'est que celui qui était devenu son confident en l'espace de quelques mois lui cachait quelque chose…
Paul, de son côté, était également tracassé. Pas à cause de l'accident auquel il venait d'assister. Non, plutôt à cause de cette photo qu'il avait trouvée dans son portefeuille. Oh, ce n'était pas la photo en elle-même qui l'inquiétait, il se souvenait parfaitement du moment où elle avait été prise. Ce qui l'ennuyait d'abord, c'était de ne pas savoir qui l'avait prise. Mais par-dessus tout, ce qui le perturbait, c'était le mot qui avait été noté au dos, et qu'il avait réussi à dissimuler à Steve.
Увидимся позже. Évidemment, il était largement en mesure de le comprendre.

S'approchant d'Alesia, et ignorant tout de ce qui se tramait dans son dos, Steve était également à mille lieues de se douter que "l'Affaire Keller" avait commencé plusieurs mois auparavant…

4ème arrondissement, 5 mois plus tôt :

Dès la première sonnerie, Vladimir interrompit son récit. Il se dirigea vers le téléphone, et sans aucune appréhension, il décrocha.

9 commentaires dimanche 2 septembre 2007



Dans l’appartement de Steve, Suelen était absorbée par les explications de Paul. Lui même n’avait pas remarqué que l’heure avait tournée :

- « Putain 17h50 ! Steve m’attend dans 10 minutes à Alésia. Je ne serai jamais à l’heure ! Il faut que je file tout de suite. Que fais-tu Sue ?

- Je viens avec toi ! »

Paul aurait souhaité s’y rendre seul. Mais par gentillesse et parce qu’il ne voulait pas la froisser, il se plia à sa volonté et se contenta d’un hochement de la tête pour réponse.

Ils claquèrent la porte puis dévalèrent les escaliers. Sue, qui avait beaucoup de mal à suivre le train d’enfer de Paul, perdait du terrain inexorablement.

Paul, qui ne s’était pas retourné, avait pris quelques secondes d’avance. Il se pointa seul dans la rue.

L’homme qui attendait depuis presque une heure dans sa voiture esquissa un sourire sadique. Il alluma le gros moteur de son Audi A6 3.0L tDi violette et se dégagea lentement de sa place de parking. Sue sortait à peine de l’immeuble quand Paul commençant à traverser la rue en lui cria :

- « Ma voiture est juste en face, c’est la bouse verte là-bas ! »

Dans la rue, l’Audi prenait de la vitesse. D’un coup sec sur l’accélérateur, l’homme libera les 230ch dans un vacarme infernal. Le bruit assourdissant du moteur pétrifia Paul au milieu de la rue. Sue, qui voyait déjà Paul sous les roues de la puissante berline poussa un cri de terreur quand tout à coup, Oleg, venant du trottoir opposé traversa rapidement la rue et poussa Paul sur le capot de la voiture blanche garée devant le N°31. L’élan du vieil homme n’étant pas suffisant, il lui manqua quelques centimètres pour se mettre à l’abri lui aussi, ce qui n’échappa pas au conducteur de l’Audi. D’un coup de volant, il broya les jambes d’Oleg entre les deux véhicules. Le geste, d’une précision rare, n’avait entraîné quasiment aucun dommage matériel. Son Audi n’avait même pas touché l’autre voiture. Aucune trace de peinture ne serait ainsi visible.

Alors que le vieil homme s’écroulait, Paul, jusqu’alors un peu abasourdi, reprenait lentement ses esprits. L’Audi était déjà très loin. Il se redressa sur le capot et ne pu constater que l’ampleur du désastre.

Profitant de l’état de panique qui avait envahit la rue, Paul, descendu du capot, prit Suelen en pleur par la main :

- « Viens, on file à ma voiture. Des passants ont déjà appelé les secours, on a plus rien à faire ici ! »

Paul poussa les rapports, et la petite Saxo, dans un vacarme pas possible, quitta à son tour la rue à une vive allure en direction d’Alésia, précédée de quelques minutes par l’Audi A6.

4ème arrondissement, 5 mois plus tôt :

Oleg, referma la porte après avoir salué Sally. Sans dire un mot, il l’emmena vers le salon au bout du couloir, au pied du grand escalier :

- « Il vous attend là-haut… »

Il ? Mais de qui parle t-il, se disait intérieurement Sally ? Elle fixa Oleg avec de grands yeux interrogateurs.

- « Allez, vous ne le regretterez pas… »

Sally saisit la rampe en or massif et escalada lentement les marches qui menaient au plateau supérieur.

Une voix la guida jusqu’à un deuxième salon. Un homme grand et maigre l’y attendait. Il se tenait devant une grande fenêtre. Le contre-jour empêchait Sally de voir son visage de manière distincte. A la manière du « Retour du Jedï », il annonça d’une voix grave et sûre :

- « Bonjour Sally ! Je suis ton père ».

La jeune femme qui était restée muette depuis son entrée dans l’appartement restait bouche bée.

Vladimir se lança alors dans un long récit détaillé, sa relation avec Sue, sa mère, son appartenance à l’ Organizatsiya, Организация en cyrillique, ou Mafia Rouge. Lorsqu’il rencontra Suelen pour un soir, il n’était alors qu’un simple pion de la pieuvre. Pour intégrer l’organisation, il avait du se soumettre aux rites initiatiques. A l'instar des Yakuzas au Japon, il avait du se faire tatouer le signe de distinction, preuve de son appartenance au groupe. Petit a petit, il a gravi les échelons de l’organisation. C’est lors de la Perestroïka, la restructuration sous Gorbatchev, que Vladimir, connaissant les rouages du système d’une Union Soviétique sur le déclin et en association avec des hommes de "l'anti-système" constitua en occident un maillon incontournable de la Mafia Russe avec pour activités principales : trafic de drogue et d'armes, blanchiment d'argent, prostitution et proxénétisme. Evoluant avec l’air du temps, sa « filiale » s’est peu a peu spécialisée dans le passage de clandestins, les enlèvements, les extorsions, la corruption de fonctionnaires et personnalités politiques, puis l'infiltration d'entreprises et le "cyber-crime", comme l'utilisation frauduleuse de cartes de crédit et le vol d'informations confidentielles. Le début de son ascension, il la devait à l’adjoint du Parrain (appelé aussi " Brigadier") de l’époque, qui n’était autre que John Keller. Le Brigadier était alors étroitement surveillé et contrôlé afin qu'il ne prenne trop d'importance et qu'il ne représente une menace directe pour son Parrain. C’est justement Vladimir qui fut chargé par le Parrain de la surveillance de John.

Sally écoutait consciencieusement, pour ne pas perdre une miette du récit. C’était comme si elle découvrait une partie de sa propre vie. Vladimir s’attardait longuement sur ses relations avec John Keller. Alors qu’il racontait comment, un jour, par loyauté envers le Parrain il avait dû trahir son ami, le téléphone sonna.

5 commentaires samedi 25 août 2007


Dans l’appart, tout semblait en ordre. Suivant les instructions de son ami, Paul trouva rapidement le sac dans le bac à linge, sous les vêtements sales. L’odeur de transpiration qui émanait des chemises de Steve ne lui était pas du tout désagréable.

Paul respira profondément. Depuis sa discussion au bistrot avec Steve, il avait eu peu de temps pour réfléchir. Machinalement, il se pencha vers l’unique fenêtre de l’appartement et son regard se projeta sur la ville. La journée était calme, seuls les klaxons lointains de Denfert rappelaient l’agitation incessante des boulevards parisiens… Une mobilette passa au dessous de l’appartement…La suivant du regard, Paul la vit alors dépasser le vieillard fatigué qui remontait la rue. De dos, il reconnu la silhouette, la démarche et le chapeau mou caractéristique d’Oleg…

A ce moment, la porte de l’appartement s’ouvrit.

Une voie triste et lasse.

- Bonjour Paul

- Sue ! Je viens de voir Oleg par la fenêtre

- Qui ?

- Oleg Smerdanov, tu sais l’ami de mon grand- père qui m’a aidé à retrouver Sally !Oh je suis désolé Sue pour Sally.

Après quelques pas lourds, Suellen s’écroula lourdement sur la seule chaise de l’appartement.

- C’est donc là que Steve habite… Paul qu’est ce qui se passe ?

- J’en sais rien, Steve est dans une belle merde, mais j’ai l’impression qu’il n’y est pour rien.

Paul raconta alors les événements de la journée à l’exception de sa rencontre passionnée avec Sergueï et de la photo trouvée dans le portefeuille. En y repensant, il lui vint tout de même à l’esprit que seul Serguei pouvait y avoir glissé la photo. Il ne parla pas non plus de l’autre photo, c’était à Steve d’en parler à sa mère…
A mesure qu’avançait sont récit, le corps de Sue s’avachissait de plus en plus dans l’inconfortable dossier de la chaise.

Paul continua :
Il y a un an à peu près j’ai contacté un ami de mon grand père qui a de nombreux contacts en Russie. Oleg Smerdanov. Il trempe dans des histoires de mafia mais il a une dette envers mon grand père et dans cette histoire, je pense que c’est une personne en qui on peut avoir confiance. Je ne sais pas ce qu’il foutait là en bas, mais il doit avoir une bonne raison.
Bref, grâce à je ne sais quelle entourloupe, il a retrouvé Vladimir le père de Sally. Je ne voulais pas t’en parler à cause du mal qu’il t’a fait mais c’est grâce à lui que j’ai pu retrouver Sally.
En décembre, Sally est venue chez Oleg, je l’ai rencontrée chez lui. Bref, je lui ai dit qui était sa mère, qu’elle avait un frère, que tu souhaitais la rencontrer. Comme tu le sais elle était d’accord mais avait besoin de temps. Elle devait me recontacter. Avant hier, elle m’a appelé, elle voulait voir Steve…Tout à l’heure je n’ai pas eu le cœur de lui dire qu’il avait une sœur et qu’il venait de la voir.



4ème arrondissement, 5 mois plus tôt


En arrivant devant le n°3 rue du trésor, Sally se demanda si elle ne s’était pas trompée. Elle sortit le carton de son sac :


Oleg Smerdanov

Violoncelliste

3 rue du Temple – Paris 4è


C’est pourtant bien ça. Il paye pas de mine le bonhomme mais il doit vraiment bien gagner sa vie pour habiter ici ! Sur cet euphémisme elle sonna donc.

De l’autre côté de la porte, au bout du couloir dans le salon, l’homme habillé en costume de velours bleu ciel finit d’une gorgée son verre de whisky. Se dirigeant rapidement vers l’escalier monumental montant aux étages, il dit : C’est l’heure Oleg, va ouvrir à ma fille.

1 commentaires vendredi 24 août 2007


"Putain, bouge ton taxi connard!". D'un geste sec, Paul rétrograda en seconde puis dépassa la mercedes grise qui s'était arrêtée juste devant lui pour déposer un passager: un grand geste du bras vint exprimer son mécontentement, tandis que le moteur de la Saxo rugissait pour quitter au plus vite la place Denfert Rochereau. D'un naturel posé, Paul devenait tout de suite plus nerveux -comme bon nombre de mecs - lorsqu'il prenait le volant: conduire dans Paris n'était pas des plus reposant, et son trajet depuis les Champs-Elysées commençait à lui porter sur les nerfs. Heureusement, l'appart de Steve n'était plus très loin.

La quiétude d'une fin de journée. A une trentaine de mètres, sur le trottoir opposé, un vieux bonhomme à chapeau mou jetait des bouts de pain à une volée de pigeons. Aucun bruit de véhicule. Une conversation animée se fit entendre de plus en plus nettement, et deux asiatiques dépassèrent la voiture, discutant avec moult gestes, dans une langue que l'homme reconnut immédiatement comme étant du chinois. Il les regarda s'éloigner, puis sa main droite vint délicatement enlever une légère poussière qui s'était posée sur sa veste noire. Son oreille exercée distingua l'arrivée d'un véhicule dans la rue Daviel: une poignée de secondes plus tard, une Saxo verte passa, pour finalement s'arrêter au niveau d'un espace libre le long du trottoir. L'homme se surprit à penser qu'il n'y avait sans doute que le violet qui pouvait être plus laid pour une carosserie, mais son attention se resserra bientôt sur le jeune homme qui descendait de la Citroën. Ce dernier avait jeté un rapide coup d'oeil autour de lui puis s'était dirigé vers le numéro 31, immeuble dans lequel il s'engouffra après avoir composé le code de la porte d'entrée.

5 minutes passèrent, puis 5 autres. L'homme ne semblait pas vouloir bouger. Ses yeux couleur d'ambre semblaient vissés sur la porte de l'immeuble, mais devinrent subitement fixes. Là-bas, sous le n°31, une femme mince aux longs cheveux noirs venait de s'arrêter: elle sembla hésiter légèrement puis s'engouffra à son tour dans l'immeuble. Sur le visage de l'homme, un imperceptible sourire se dessinait.


4e arrondissement, 5 mois plus tôt.

Le froid sec de décembre saisit Sally dès sa sortie de chez elle: depuis quelques jours, le thermomètre avoisinait les 2 ou 3°C, et elle fut satisfaite de sentir son gros bonnet de laine autour de sa tête. Il était 9h du matin, et il ne lui fallait que quelques minutes à pied pour se rendre jusqu'à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP) où elle travaillait depuis deux ans. Elle dépassa la place des Vosges, encore déserte à cette heure-ci. Ce boulot était une vraie chance: le destin lui avait permis d'intégrer la prestigieuse bibliothèque, et elle aimait profondément y travailler. C'était une véritable mine d'or sur l'histoire de Paris: ouvrages anciens ou récents, cadastres, plans et cartes variées...on y trouvait ce que l'on désirait, à condition de bien chercher. Sally y aidait et orientait les visiteurs, souvent d'un âge avancé, qui venaient chaque jour remplir la grande salle de lecture.

Cette journée où tout commença se passa comme n'importe quel autre jour jusqu'à ce que Sally ne rencontre Oleg Smerdanov. Il était environ 14h30, et la jeune femme se tenait au bureau des fiches à l'étage supérieur: très peu de monde était venu la solliciter, lorsqu'une voix très douce, émaillée d'un accent russe certain -mais dans un français très pur- s'adressa à elle:

-"Pardon mademoiselle, êtes-vous bien Sally Viora?"

Le personnage qui avait posé cette question était un petit vieillard courbé, pourvu d'un bouc d'une blancheur immaculée, et dont les deux yeux bleus pétillaient derrière ces lunettes cerclées.

-"Euh...oui, tout à fait monsieur."

-"Très bien, très bien...", commenta le petit homme avec un léger sourire. Ce rictus joyeux disparut subitement lorsqu'il demanda à brûle-pourpoint: "Connaissez-vous Steve Keller mademoiselle?". Le regard intense qu'il posait sur elle la mit quelque peu mal à l'aise et il lui fallut faire un effort pour répondre.

-"Je ne connais personne de ce nom là monsieur, mais pourrais-je savoir qui vous êtes et ce que vous cherchez exactement?"

-"Oh mais quelle négligence impardonnable de ma part! Je suis désolé: je m'appelle Oleg Smerdanov, pour vous servir!". Le vieil homme réajusta ses lunettes puis ajouta:"Excusez ma brusquerie mais ma curiosité a pris le dessus... J'aimerais pouvoir discuter plus longuement avec vous...des choses importantes. Seriez-vous d'accord?"

Malgré l'énigmatique attitude du personnage, Sally sentit qu'elle pouvait lui faire confiance, sans trop savoir pourquoi. Elle aquiesça:

-"Euh, bien...si c'est important... Mais je termine seulement à 18h."

-"C'est très bien, très bien. Voici ma carte: je vous attendrai chez moi, j'habite à deux pas d'ici. Au revoir mademoiselle Viora, à tout à l'heure!"

Sally n'eut rien le temps d'ajouter. Elle baissa les yeux et ramassa le bout de carton qu'il avait posé face à elle.

5 commentaires jeudi 16 août 2007

Ils entrèrent dans l'ascenseur. Le gros index de Moustache enfonça le bouton 4. Les portes se refermèrent instantanément. Au même moment, la célèbre sonnerie de la cellule anti-terroriste pour laquelle Jack Bauer s'active pendant 24 heures d’affilées retentit. Moustache et sa coéquipière qui répondait au doux nom de Mizka fouillèrent leurs poches respectives à la recherche de leur portable.

- C'est le mien, s'exclama fièrement le rougeaud en décrochant. Allô ! Qui c'est ??
- C'est John à l'appareil, dit la voix avec un fort accent germanique aisément reconnaissable. Alors, vous l'avez neutralisée, espèces d'incapables ?
- Non, pas encore chef, mais ça ne va pas tarder. On est à l'hôpital et on a son numéro de chamb...
- J'm'en fous des détails !! Tout ce qui compte, c'est que vous ne merdiez pas comme ce matin, sinon, vous savez ce qui vous attend !
- Euh...oui, chef, mais ça n'arrivera pas... je vous le promets, bredouilla Moustache.
- Je l'espère bien pour vous...

Sur ces mots, John Keller raccrocha, laissant son interlocuteur interloqué. Sans un mot, Moustache rangea son portable sous l'œil dubitatif de Mizka.

- Plus le droit à l'erreur, ma couille..., se contenta-t-il de dire.

Au regard assassin qu'elle lui jeta et malgré son intelligence particulièrement limitée, il comprit qu'il ne devait plus se laisser aller à de telles vulgarités en sa présence sous peine de perdre ses attributs masculins...

Au troisième étage, les portes de l'ascenseur s'ouvrirent. Une vieille femme soutenant péniblement son bras plâtré et une très jolie rousse qui l’accompagnait y prirent place. Malgré ses résolutions toutes fraîches, Moustache ne pût s'empêcher de saluer la nouvelle entrante (enfin la plus jeune des deux...) d'un sifflement des plus vulgaires s'attirant une nouvelle fois les foudres de sa coéquipière.
L'ascenseur se remit en mouvement et atteignit rapidement le quatrième étage. Moustache et Mizka sortirent laissant les deux femmes à leur conversation inintéressante.

D'après les indications qu'ils avaient obtenues à l'accueil, la chambre 423 se trouvait tout au bout du couloir à droite. Tout naturellement, ils s'y dirigèrent d'un pas décidé avec la ferme intention de réussir leur mission, et ce même s’ils devaient avoir recours aux moyens les plus radicaux...

Dans le couloir, ils croisèrent un brancardier qui brancardait un brancard (étonnant, non ?) amenant probablement son occupant vers sa dernière demeure : la morgue. En effet, un drap blanc immaculé recouvrait totalement le corps qui s'y trouvait.
Ne s’attardant pas sur cette scène classique dans un hôpital, M&Ms, comme John les appelait de temps en temps, poursuivirent leur chemin jusqu’à la porte 423.

Sans hésiter une seconde, Moustache ouvrit la porte et pénétra dans la chambre suivit comme son ombre par Mizka. A leur grand étonnement, personne n’était dans la pièce. Sur le lit, pas de patient(e) ; seuls se trouvaient les électrodes reliées aux appareils mesurant les constantes vitales et les cathéters des poches de perfusion.
Par acquis de conscience, Mizka vérifia la salle de bains sans trop y croire : vide également...

Ils étaient complètement abasourdis : une nouvelle fois, ils avaient échoué. La vengeance de John allait être terrible...

A peu près au même instant, le brancardier sortait tranquillement de l’hôpital. Il poussa le brancard jusqu’à sa décapotable noire, retira le drap laissant ainsi apparaître le corps abîmé mais en vie de Sally, la souleva sans effort apparent et la plaça du mieux qu’il pût sur le siège passager de sa voiture. Il allongea ce siège, attacha Sally puis monta à son tour dans la voiture à la place du conducteur, abandonnant le brancard. Il démarra...
Une fois sorti de l’enceinte de l’hôpital, il brancha son kit mains-libres et composa le seul numéro qu’il connaissait par cœur.

- Allô, Sergueï ?, répondit la voix à l’autre bout du fil.
- Da, c’est moi... Ca y est, j’ai récupéré ta fille, Vladimir. Elle est saine et sauve. Je te la ramène...

12 commentaires lundi 30 juillet 2007

La pièce était sombre. Les murs lézardés étaient d'un vert glauque et délavé. Le plafond cloqué laissait pendre dangereusement de larges pans de peinture poussiéreuse. Les stores masquaient à peine les faibles rayons du soleil de printemps. Tel un disc jockey sous Lexomil, des appareils électroniques déversaient dans la pièce une suite de bips stridents et syncopés.

Quand elle reprit connaissance, Sally ne comprit pas tout de suite où elle se trouvait. Perdue, sans aucun repère, ses sens étaient encore engourdis. D'où venait cette douleur irradiant l'intérieur de son crâne? Et surtout, pourquoi ne pouvait-elle pas bouger?!? Ses pieds ne répondaient plus et ses bras semblaient s'enfoncer dans le matelas du lit métallique sur lequel elle était étendue. Maintenu par une sorte de minerve en plastique, son cou la faisait terriblement souffrir.

Un homme en blouse blanche pénétra doucement dans la pièce. Il fouilla sur la table de chevet. Des clés, des cigarettes, un papier griffonné SK - RDV dimanche 26 mai 21 H, et ce qu'il cherchait: les derniers résultats d'analyses hématologiques. Malgré la gravité de la chute, les constantes de sa patiente étaient très bonnes. Sally ne pouvait pas voir son visiteur, mais lorsqu'il s'approcha d'elle, c'est son haleine fétide qu'elle sentit en premier. Ses deux petits yeux rapprochés lui faisaient penser à une fouine. Sa barbe éparse et ses dents déchaussées et noires ne faisait qu'accentuer le côté rongeur de son visage.

"Bonjour mademoiselle, je m'appelle Oliver Peekone, je suis médecin. Vous êtes actuellement en salle de réveil à l'hôpital Bichat. Le SAMU vous a héliportée en urgence ce matin suite à une chute de 6 étages... Vous seriez tombée du..."

Dans un nuage de coton, Sally se rappelait peu à peu des évènements qui avaient dû la conduire ici. Une voiture noire, décapotable. Elle était surveillée, suivie nuit et jour. La photo! Elle devait se rendre à l'appartement de Steve Keller pour lui donner le sac. Elle n'avait jusque là jamais rencontré le fils adoptif de sa mère biologique. La DASS lui avait toujours dit qu'elle était morte en la mettant au monde... Tout cela n'avait aucun sens... Trop de zones d'ombre... Les souvenirs lui revenaient difficilement... Et ce vieux russe qui l'avait invitée à dîner peu avant Noël... Tout avait commencé à ce moment là...

Tête de fouine la sortit de ses pensées, "je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais vous avez tout de même de la chance. Si vous n'êtes pas croyante, c'est le moment d'entrer dans les ordres... Il semblerait que votre chute ait été amortie par un store sur l'un des derniers balcons. Il paraît même que les ouvriers venaient de l'installer il y a une semaine. Par contre, vous avez perdu connaissance et aussi beaucoup de sang."

"Et mes jambes? Mes bras? Pourquoi je ne peux plus bouger?", voulait hurler Sally. Mais ces mots restèrent désespérément au fond de sa gorge.

"Je suis navré mademoiselle, nous avons dû pratiquer une trachéotomie, vos cordes vocales ont été touchées, j'ai bien peur que vous ne puissiez plus parler... Nous allons vous faire un scan..."


Submergée par le choc et la douleur, elle s'évanouit à nouveau...

A l'accueil de l'hôpital, l'hôtesse indiquait la chambre 423 aux flics recherchant la "fille de l'air". Les ambulanciers apportaient déjà un nouveau brancard sanguinolent lorsqu'elle vit le gros inspecteur moustachu et sa belle coéquipière entrer dans l'ascenseur...

15 commentaires dimanche 15 juillet 2007

Sally est morte... Ces trois mots résonnaient dans sa tête et Suelen perdait pied lentement... Elle savait qu'elle ne devait pas sombrer. Dans son état, ça pouvait être fatal... Inconsciemment, elle se raccrocha donc à la seule chose qui pouvait la garder en vie. "Steve a de gros ennuis" avait dit Paul. Elle aimait profondément son fils adoptif. Et si elle n'avait rien fait pour renouer le contact avec lui depuis bientôt six ans, c'était juste parce qu'elle avait investi toute son énergie dans la recherche de Sally... "Steve a de gros ennuis". Se ressaisissant, elle attrapa son portable et composa le numéro de Steve. Les sonneries se succédaient. A l'écran, Les 4 amies commençaient leur traditionnelle partie de poker. Elle raccrocha avant d'être invitée à laisser un message. Cela ne lui semblait pas être le meilleur moyen de reprendre contact avec son fils adoptif...

Ce qu'avait dit Paul commençait tout juste à prendre corps dans son esprit. Il avait parlé d'un sac et d'un rendez vous à Alesia. Machinalement, elle tendit le bras vers la table basse et attrapa la feuille de papier photocopiée pliée en deux sous la télécommande :"SK - RDV dimanche 26 mai 21 H. N'oubliez pas le sac"... Ce message, qu'elle avait trouvé le matin même dans sa boîte aux lettres et qui l'invitait à se rendre ce soir à Alésia, était toujours aussi incompréhensible. Qui voulait la voir ? Pourquoi là-bas ? Très peu de gens savaient l'importance de cet endroit pour elle... Et de quel sac parlait-on ? A midi, elle était passée à Alesia. Malgré le beau temps, elle avait mis son imperméable sombre, pour ne pas être reconnue, au cas où. Tout lui avait paru normal, et les quelques prêtres à qui elle avait parlé lui avait semblé tout à fait catholiques... Jusqu'à il y a quelques instants, elle s'attendait à une blague, ou une surprise. Désormais, elle était plus qu'inquiète. Sally était morte, Steve menacé. Et ce sac, que contenait-il ? Paul ne lui en avait rien dit... Elle se remémorait maintenant les derniers mots de sa conversation avec Paul. Complètement bouleversée qu'elle était, elle n'avait pas songé à lui parler de sa propre invitation. Et lui, il lui avait expressément demandé de ne pas bouger de chez elle aujourd'hui. Il lui avait dit de ne rien faire pour aider Steve ; il s'occupait de tout. Tout à l'heure elle avait acquiescé, mais maintenant elle ne se sentait pas capable de rester chez elle à ne rien faire, aussi drôle que puisse être Bree Vandekamp. Elle se souvint que Paul devait aller chercher la voiture de Steve avant de revenir chercher le sac à son appart. Elle habitait porte de Clignancourt. En métro, elle pouvait donc y être elle aussi en moins d'une heure, à peu près le temps qu'il faudrait à Paul pour faire son tour... Elle éteignit la télé, laissant Bree à ses invités, et quitta précipitamment son pavillon...


Après que Paul soit sorti du bar, Steve fit ce qu'il aurait probablement dû faire depuis longtemps : il demanda à la serveuse où il pouvait trouver un téléphone, et une fois dans la cabine, il composa son propre numéro de portable. Il venait de se souvenir qu'en pressant la touche dièse pendant son annonce de répondeur, et à condition de connaître le code approprié, il était possible d'écouter les messages qui y étaient stockés. Dans son cas, le code était facile, c'était toujours sa date d'anniversaire : 2204 (la fameuse formule 2+2=4 lui permettait d'ailleurs de se souvenir de ce sésame en toutes circonstances, mêmes les plus alcoolisées...).

"Vous avez 1 nouveau message". Coup de chance : les abrutis de la camionnette n'avait pas effacé le message. Steve allait enfin savoir ce qui avait tant fait rire la femme. "Dimanche 26 mai, 4H40. Tuuuuuuut. Allo, Steve Keller, je m'appelle Sally. On ne se connait pas, mais nous somme pourtant très proches. J'ai très peu de temps. Deux choses : Un, ne faites confiance à personne. Deux, ne m'ouvrez pas si je sonne. Clic."

6 commentaires samedi 14 juillet 2007

Suelen Keller avait la cinquantaine passée. Bien qu'un peu mince, elle était plutôt bien conservée pour son âge, et en paraissait, dans les bons jours, bien dix de moins. Son joli visage recouvert d'une peau de pêche à croquer, était souvent caché sous ses longs cheveux bruns.

Elle avait 16 ans lorsqu'elle rencontra Vladimir, un jeune homme mystérieux d'origine russe. Cette histoire d'un soir se transforma en réel cauchemar pour Sue. Neuf mois plus tard, elle se retrouvait seule pour accoucher dans la douleur d'une petite fille, au pied de l'Eglise d'Alésia. Trop jeune à l'époque et surtout dans l'incapacité la plus totale de subvenir aux besoins de sa fille et d'elle même, elle s'était résignée à l'abandonner à la DASS. Ce fût une vraie déchirure pour elle, et cette séparation fut suivie d'une longue période de dépression.

Sue ne doit son salut qu'à l'apparition d'un autre homme dans sa vie, John Keller, un jeune Allemand venu travailler et s'installer en France. John était un peu plus âgé que Sue. Il avait toujours prétendu travailler pour Siemens, mais la réalité était bien différente... Mais ça, Sue ne le sut jamais.

Au fil des années, ils avaient appris à se connaître, à s'apprécier et à partager des bons moments ensemble. Très vite, les deux amis qu'ils étaient devinrent amants. John fit une demande en mariage dans les règles de l'art. Le bébé tant attendu qui ne vint jamais raviva la blessure antérieure de Sue. Un long travail sur elle même, à coup de séances de psy, finit par la convaincre qu'elle n'aurait plus jamais d'enfant. Quand la solution de l'adoption fut proposée au couple Keller, Sue pensa que ce pourrait être un bon moyen de réparer, comme elle le considère aujourd'hui, son erreur du passé. C'est John qui s'occupa de toutes les démarches.
Steve leur fut confié très rapidement. Le bonheur effaça toutes les interrogations de Suelen : elle venait d'avoir un fils...

Tout se passait pour le mieux du monde pour elle jusqu'à ce que Steve entreprenne ses recherches sur ses parents biologiques. Ce fut John qui eut la réaction la plus violente. Ce fut sans doute à l'origine de la rupture du couple Keller. Quelques mois plus tard, Suelen perdit tout contact avec John, et Steve, devenu indépendant et très affecté par la séparation, s'était lui aussi éloigné d'elle. C'est à ce moment qu'elle entreprit ses recherches pour retrouver sa fille. Avec l'aide d'amis bien placés, sa démarche ne fut pas longue. Très vite, Sue put mettre un nom et un visage sur sa fille, celle qu'elle avait abandonnée une trentaine d'années plus tôt.

C'est par l'intermédiaire de Paul que Sue avait encore des nouvelles de son fils adoptif. Lorsqu'il était plus jeune, Paul, en tant que meilleur ami de Steve, passait énormément de temps au domicile des Keller. C'était même devenu sa deuxième maison. Avec le temps, Paul était resté très proche de Sue, à tel point qu'il était même devenu son confident. Il était peut-être le seul, avec John Keller, à connaître l'existence de sa fille.

Sue regardait un épisode de "Desperate Housewives" lorsque son téléphone sonna. C'était Paul. Ce qu'il lui rapporta lui glaça le sang. Elle était comme pétrifiée, incapable de bouger ne serait-ce qu'un doigt:
-"Sally... Morte..."
Paul avait peut-être commencé un peu fort. Sue se recroquevillait dans son fauteuil à l'écoute des paroles de Paul, qui détaillait point par point le contenu de son entretien avec Steve :
-"Steve a de gros ennuis. Je passe chez lui chercher le sac, il faut que je fasse vite. On fait comme on a dit. Je te laisse... Je suis désolé pour Sally..."
Sue raccrocha sans dire un mot. Elle venait de revoir défiler ses trente-cinq dernières années en trente secondes. L'annonce de la mort de Sally l'avait toute retournée et avait creusé de profonds sillons sur son visage légèrement amaigri. Depuis peu, Sue se savait rongée pas la maladie. Les séances de chimiothérapie qu'elle suivait de manière plus ou moins assidue, commencaient à l'affaiblir considérablement...

8 commentaires jeudi 28 juin 2007

Steve avait vu la gêne de son ami et il avait vu ses doigts tremblants retourner la photo contre la table, face cachée. Sur l’envers du cliché étaient écris ces mots, de la main de Paul. Je t’aime, mon coquin. Par pudeur, pensant imaginer le pire – Paul, avec Bobby ou un autre, à l’une de ces fameuses soirées du mercredi soir, qu’il avait eu du mal à comprendre en voyant les affiches un peu vieillies de la rue Keller – il avait préféré éviter tout questionnement.

Un silence s’installa. Changement de musique dans le bar, douces notes de pop léchée.

Steve se perdit dans ses pensées, revenant à l’époque où avec Paul, ils s’échangeaient et se partageaient les conquêtes féminines à l’arrière des taxis en revenant de soirées très arrosées. Il n’y a pas si longtemps ! Puis, étaient venues les pertes de mémoires récurrentes, les soirées dont il ne se souvenait absolument rien, attribuées à sa trop forte consommation d’alcool et d’herbe. Il avait dû (provisoirement) s’assagir et s’était brutalement éloigné de la vie des soirées parisiennes, laissant Paul toujours en quête d’expériences nouvelles continuer les découvertes nocturnes.

Paul, pendant ce temps avait refait surface. Il avait vidé son verre, s’était rallumé une gitane, et avait effacé la stupéfaction de son visage. La photo avait disparu. Il coupa Steve dans sa rêverie.

- Bon, j’y vais. Je m’occupe de tout, je vais chercher ton sac et ta tire. Et j’appelle le pote de mon grand père. Euh…File-moi la clef USB, je vais la lui donner.

- Non, je la garde, je vais chercher sur internet. Je lui ferai une copie.

- OK… J’y vais. Bon, il est 16 heure, on se retrouve à 18 heure au plus tard à Alesia. OK ?

- Ouais à toute Paulo. Et merci encore !

En enfilant sa veste, Paul ajouta : Quand même, on est potes, t’aurais pu m’en parler plus tôt ! J’en reviens toujours pas ! Steve, mal à l’aise, compris que Paul parlait de la photo qu’il avait trouvé ce matin dans le sac. Il venait de la lui décrire quand il avait déballé les événements de cette journée dingue. Il lui avait quasiment tout raconté sur les événements photographiés à son insu. A l’époque déjà, il avait voulu se confier mais les flics, et surtout les médias avaient délaissé l’affaire, faute de suspects et d’indices. Il avait alors décidé de tenter d’oublier. Et il avait bizarrement plutôt bien réussi jusqu’à ce qu’il découvre cette photo avec ce visage défiguré sur lequel, lui, Steve Keller, était penché. Je t’aimais tant…Pourquoi est ce que je t’ai…

La porte du bar claqua et Steve vit Paul s’éloigner d’un pas empressé vers le métro. Il le vit fouiller sa poche et sortir son téléphone portable. Il le vit composer un numéro et porter le mobile à son visage et il le vit parler. Il le vit. Mais il n’entendit pas ce que dit Paul.

Allo Sue, c’est Paul… Sally est passée voir ton fils ce matin… Elle est morte…

7 commentaires samedi 23 juin 2007

Une façade noire. Un graffiti sur le volet. La sensation très nette que cette devanture n'est pas ouverte, pas plus qu'elle ne ressemble au rad sympa qu'il fréquentait il y a quelques années.

"Qu'est-ce que c'est que ce bordel?", maugréa Steve planté devant le n°14 de la rue Keller: "ils ont mis la clé sous la porte ou quoi?". Ses yeux ne cessaient d'examiner la façade peu alléchante du bâtiment, mais aucun signe visible ne permettait d'en apprendre plus sur sa fonction. Quelques pas. Un coup d'oeil au bout de la rue: personne. Attendre Paul. "Saloperie de journée!".

Un léger grincement attira son attention: un homme sortait d'un porche jouxtant le n°14; peut-être avait-il quelques infos. "Euh...excusez-moi...bonjour...vous sauriez éventuellement ce qu'est devenu le bar qui se trouvait là autrefois?", demanda-t-il en pointant du doigt le bâtiment. Le type se retourna, le visage fermé: il avait le crâne rasé, un cou de taureau et portait un T-shirt noir bien serré sur son torse sur lequel on pouvait lire le prénom Bobby. "Qu'est-ce tu cherches exactement?", lâcha-t-il d'un ton peu engageant. "Euh...je sais pas...rien de spécial...enfin juste euh...". Des balbutiements. Une sensation de gêne incroyable. Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'écrase face à plus fort que lui? Steve releva les yeux: ceux du crâne rasé étaient pointés sur lui et pas d'une façon amicale. "Tu joues au con ou tu viens pour la première fois?" Blocage. Incompréhension. "Alors, soit tu te casses, soit tu reviens ce soir et pas dans cette tenue, ok?" Steve sentit l'angoisse lui étriller le ventre. Le mec s'avançait. Steve recula d'un pas: avant d'avoir pu ouvrir la bouche, une main s'abattit lourdement sur son épaule.

"Alors qu'est-ce que tu fous? Tiens! salut Robert!" Poignée de mains virile. Les yeux ronds, Steve contemplait Paul engager la conversation avec "Robert/Bobby". "Je vois que t'as fait connaissance avec mon pote Steve...c'est un ami d'enfance...un peu perdu en ce moment hein?", fit Paul avec un léger sourire tout en se tournant vers lui. Le dénommé Robert, l'air un peu moins rude, prit la parole: "Ca fait une paye qu'on t'a pas vu en tout cas! Si tu te repointes un de ces soirs, ramène-nous Steevy, on s'en occupera sans problème!..." Le mec s'éloigna, le bruit de ses bottes de biker claquant sur le bitume.

"Paul, tu peux m'expliquer ce que c'est que cette foire ou merde?" L'interpelé sourit: "Allez viens, on va se poser dans un vrai bar, on a chacun des trucs à se dire je crois".
10 minutes plus tard. Une table. Musique à sonorités brésiliennes. Deux pintes de cervoise - 2/3 de bière, 1/3 de vin blanc, un trait de jus de citron. "Alors là tu me fait halluciner! Je connais tes préférences sexuelles mais de là à fréquenter ce genre de club!..." Steve avait un peu de mal à intégrer ce qu'était vraiment le Keller's Club...oui, vraiment du mal. "Ouais bon, je sais que je t'en avais jamais parlé, mais c'est mon truc perso de temps en temps. Juste entre mecs qui savent pourquoi ils viennent. C'est un ex qui rentrait du Bénin à l'époque qui m'en avait parlé: on y est allé ensemble puis moi tout seul ensuite. C'est tout." Quelques instants de silence puis Paul fit: "Et toi, qu'est-ce qui se passe? pourquoi tu m'a fais venir au fait?"

Légèrement grisé par sa pinte, Steve sentit sa langue se délier et mis enfin son pote au courant: la fille, les flics, le sac, sa mère adoptive... Au tour de Paul de rester sans voix. Une clope. Une flamme. Le parfum apaisant du tabac qui envahit les narines. Réflexion. Steve sait qu'il peut compter sur le soutien de son ami. Il ne l'aurait pas appelé si ce dernier n'était pas capable de prendre de bonnes décisions.
"Bon, première chose: récupérer ton sac. Tu me files les clés et j'y vais. Deuxième chose: j'ai peut-être quelqu'un qui peut nous aider. Faut que je regarde si j'ai l'adresse avec moi." Paul prit sa veste en cuir posée à côté de lui et en tira son portefeuille - en cuir également. Un carnet minuscule en tomba. "Merde!" Il se mit à feuilletter, nerveusement. "Ah! ça y est!" Il montra une page à Steve: "Un ami de mon grand-père. Il est russe, ancien interprète. On a peut-être une chance avec lui, mais je sais pas trop: ça fait longtemps que je l'ai pas vu." Paul reprit son portefeuille et faillit s'étouffer en inspirant une nouvelle bouffée de sa cigarette. Coincée à l'intérieur, une photo de polaroïd dévoilait une scène terrible: lui, nu, à cheval sur le bas-ventre d'un autre garçon tout aussi dévêtu, le visage en extase, et qui n'était autre que son meilleur ami...assis juste en face de lui.

Stupéfaction. Il tourna lentement la photo.

12 commentaires mercredi 20 juin 2007

Cela faisait bien 5 ans qu'il n'avait pas profité d'une telle grasse matinée. En fait depuis son embauche en tant que courtier en bourse à la Société Générale...

Son réveil indiquait 14h04. Il était seul dans son lit mais il pouvait entendre l'eau couler dans la salle de bains. Il s'étira. Son corps était courbatu après la « nuit mémorable » qu'il venait de passer.

Hier soir (enfin plutôt tôt ce matin...), il avait raccompagné Steve qui était encore une fois pire que pire. Bien qu'étant son meilleur ami depuis plus de 10 ans, le penchant excessif de Steve pour l'alcool commençait sérieusement à l'agacer.

Malgré tout, cette fois-ci, la corvée de taxi s’était transformée en aubaine. En effet, après avoir bordé son ami, Paul avait regagné sa voiture. Un bel éphèbe prénommé Sergueï, ce qu’il apprît bien plus tard dans la nuit, s’était alors planté devant lui. Après quelques banalités d’usage, Paul avait invité le charmant inconnu à venir boire un verre chez lui. Il se remémorait avec délectation le reste de la nuit lorsque Sergueï sortit de la salle de bains.
« Béni soit cet alcoolo de Steve », murmura Paul en admirant le corps nu du jeune russe. Il se leva d’un bond et alla allumer sa machine Nespresso posée sur le bar.

« Tu voudrais bien me préparer un Ristretto pendant que je me douche ? »
« Da, bien sûr... » répondit Sergueï.

Paul pénétra dans la salle de bains, entra dans la douche, ouvrit le robinet d’eau froide et se plaça sous le jet puissant. Il se savonna énergiquement avec son gel douche mentholé, puis se rinça tout aussi énergiquement. Après s’être séché et habillé, il se rasa consciencieusement et considéra qu’il était enfin prêt à affronter une nouvelle journée.

De retour dans la chambre, Sergueï avait disparu. Il pivota rapidement sur lui-même pour examiner tous les recoins de son petit 2 pièces. Plus de Sergueï...
Une légère déception lui noua la gorge, déception plus sexuelle que sentimentale, s’avoua-t-il immédiatement. Il avait d’ailleurs maintenant l’habitude de ce genre de relations qui ne duraient jamais plus d’une nuit. Il fut malgré tout content de trouver un petit mot sur le bar à côté de son Ristretto fraîchement préparé : « Désolé, mais je dois partir...».

Tout en buvant son café, Paul alluma son téléphone portable et consulta sa messagerie vocale. Mlle Orange lui annonça alors de sa douce voix : « Vous avez un nouveau message. Reçu aujourd’hui à 11h48 » et ce fut Steve qui prit alors la parole. Il paraissait effrayé et parlait extrêmement vite. En substance, il lui demandait de le retrouver à 15 heures à l’endroit où ils avaient l’habitude de sécher les cours de philo.

Malgré l’inquiétude évidente de son ami, il ne put s’empêcher de sourire à l’évocation de leur ancien lieu de pèlerinage, le « Keller’s Club ». Que de bons moments avaient-ils passés là ! Cependant, ce que Steve ignorait, c’est que Paul continuait à fréquenter les salons privés de ce club, spécialement depuis qu’il avait changé de propriétaires voilà 3 ans maintenant et était devenu un des hauts lieux coquins (et même plus que ça...) de la nuit parisienne.

Un coup d’œil à sa montre l’extirpa de ses rêveries et l’encouragea à se préparer. Il ne lui restait qu’une vingtaine de minutes pour rejoindre Steve.

Il attrapa ses clés et son portefeuille. Il remarqua sans y prêter une grande attention que son portefeuille n’était pas rangé à sa place habituelle. Il mit cette incohérence sur le compte de son empressement à se déshabiller de la veille...

Il sortit de chez lui, claqua la porte et partit rejoindre son ami qui apparemment s’était fourré « dans une belle merde ».

5 commentaires samedi 16 juin 2007

Il mit quelques minutes à recouvrer ses esprits. Cela faisait six ans, peut-être plus, qu'il n'avait pas vu ses parents adoptifs, depuis qu'il leur avait annoncé qu'il voulait savoir la vérité sur ses parents biologiques. Il n'y avait jamais vraiment eu de secret entre ses parents et lui-même. Il avait toujours été clair qu'il avait été adopté à l'âge de deux ans, ils ne lui avaient jamais caché. Mais il ne savait plus rien de sa vie d'avant et les Keller non plus... enfin c'est ce qu'ils lui avaient toujours dit. Pourtant quand à 20 ans il leur avait dit qu'il allait entreprendre des démarches pour connaître l'identité de ses parents biologiques, ils avaient bizarrement très mal réagi. Steven n'a jamais compris cette réaction car il n'y avait aucun doute qu'il les aimait comme on aime ses parents et que son idée n'était pas de les mettre en concurrence avec d'autres... Il n'avait jamais voulu les blesser où les remettre en cause dans leur rôle de parents... Il voulait connaître ses racines, comprendre ce qui lui faisait défaut, réussir à interpréter ces sensations qu'il avait parfois en entendant une voix, en [re]découvrant un lieu, en croisant un regard...

Il avait compris qu'ils ne l'aideraient pas dans cette démarche... Ils avaient compris qu'il ne changerait pas d'avis... et le temps fit son oeuvre... ils ne s'appelèrent plus...

Il pris donc contact avec la DASES*. De rendez-vous en rendez-vous, il n'apprit pas grand chose... ou plutôt si, il apprit qu'il n'était pas un enfant adopté... enfin en tout cas légalement... Il y avait effectivement des formulaires de demande d'agrément dans les archives, mais l'agrément ne fut jamais donné au couple Keller... Bizarrement, à l'époque, il avait pris ça plutôt légèrement, comme une tuile de plus dans sa petite vie médiocre...

Ses potes lui avaient conseillé de laisser tomber, de ne pas essayer d'en savoir plus, que les services administratifs français n'avaient jamais eu la réputation d'être très rigoureux et que les Keller n'avaient pas la trempe d'être des trafiquants d'enfants, que l'accord d'adoption devait être égaré dans un des bureaux sordides au 94 quai de la Râpée. Alors il s'était fait une raison...

Mais là en voyant sa mère à l'endroit même où il avait un rendez-vous ce soir, en réalisant que pendant toute sa jeunesse il avait été épié, pris en photos, que ses moindres faits et gestes avaient été consignés (en russe de surcroît), que les Keller avaient refusé qu'il connaisse la vérité sur son passé... tout ça lui revenait violemment, se mélangeait dans sa tête, lui brûlait les yeux...

Il se rendit compte qu'il pleurait... la jeune fille rousse le regardait intriguée... Il essaya de reprendre le contrôle, il passa sa main sur son visage, esquissa un sourire à l'attention de la jolie rouquine et détourna son regard. Il prit alors conscience que sa mère et le groupe d'encapuchonnés avaient disparu. Une sirène retentit et sa haine viscérale des flics lui provoqua une montée d'adrénaline... c'était en fait un véhicule du SAMU qui arrivait pour la vieille dame... Il devenait complètement parano !

Il ne savait pas bien ce qui se passait mais il était "dans une belle merde" comme aurait dit Paul... Il venait de se souvenir... Il devait se rendre dans ce rade où ils avaient l'habitude de philosopher à leur manière il y a déjà huit ans de ça. C'était lorsqu'ils étaient au lycée Voltaire, ils se retrouvaient régulièrement au "Keller's Club" (rue Keller)... C'était à environ un kilomètre et demi du bahut mais un nom comme ça pour un bar, ça ne s'inventait pas, alors ça s'était imposé, c'était devenu leur QG... En plus ce troquet était aussi fréquenté par les élèves essentiellement féminines du lycée professionnel de la mode situé dans la rue derrière. Ces filles étaient plus jolies et sophistiquées que celles de Voltaire et elles justifiaient largement la distance parcourue au pas de course. Ils y croisaient parfois les gars du lycée pro électrotechnique de la rue de la Roquette, ils n'étaient pas toujours très malins. Surtout un, un dénommé Martial, un type avec une queue de cheval. Un jour que Steve et les autres faisaient les malins en parlant philo devant les filles du lycée Paul Poiret, ce type s'était approché et avait dit "J'sais pas ce qu'il dit "Kietzsche" mais moi... " et il avait balancé un pet à faire rougir n'importe quelle personne normalement constituée...

Et merde il divaguait encore... il fallait absolument qu'il arrête de se laisser emporter par ses pensées... Il fallait qu'il garde son objectif en tête, rejoindre Paul et l'envoyer chercher le sac...

Il devait y avoir cinq kilomètres pour se rendre là-bas, il les ferait à pieds, ça lui permettrait d'avoir une heure pour lui, pour essayer de mettre de l'ordre dans sa tête.


*Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES)

11 commentaires dimanche 10 juin 2007

Manger... Depuis hier soir et les quelques litres de bières à peine épongés par un "grec frites sauce blanche avec oignons" plus que douteux, Steve avait le ventre vide. Cette soirée d'adieu à Eliott, son ami de toujours, était d'ailleurs une vraie réussite. Toute la bande s'était réunie au ManRay près des Champs Elysées pour fêter sa mutation à Shangaï. Steve se souvenait à peine qui l'avait ramené chez lui. Sa voiture avait dû rester garée dans le parking hors de prix jouxtant les beaux quartiers... La voiture justement ! Comment la récupérer ? Steve chercha un téléphone public pour appeler Paul. Il lui fallait vraiment de l’aide, mais surtout un moyen de fuir cette histoire de fous !

Premier problème... et de taille... il n’existe plus de cabine à pièces dans Paris ! Il était trop tôt pour utiliser sa carte bleue, alors il entra dans le premier Tabac qu’il rencontra. Muni de son sésame préhistorique, il se dirigea vers la cabine téléphonique de la rue de la tombe Issoire. Une odeur de pisse et de clope l’encouragea à composer au plus vite le numéro du portable de Paul. Steve s’étonna d’ailleurs de le connaître par cœur ! Mais après tout, ils étaient amis depuis le collège. Première sonnerie. L’air vicié de la cabine lui rappela qu’il avait toujours le ventre vide. Deuxième sonnerie. Il ouvrit la double porte de la cabine pour respirer. Troisième sonnerie. Une voiture de police passa toutes sirènes hurlantes devant lui. Steve se tourna pour cacher son visage. Encore une fois, il constata qu’à trop regarder les thrillers au cinéma, on en devient parano. La voix mécanique de Paul. Bordel ! Le répondeur ! Que faire ? Laisser un message et convenir d’un RDV ? Et si ses « ennemis » venaient à l’entendre ? Il risquait de se faire choper. Le bip habituel retentit. Il se lança :

Paul, c’est Steve. J’ai besoin de toi mon pote. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je vis une journée de dingue. Il faut que je te vois et que je récupère les clés de ma bagnole. Retrouve-moi où nous avions l’habitude de sécher les cours au lycée. Cet après-midi à 15H. Tu sais, pendant les cours de Philo... Voilà... J’ai vraiment besoin d’aide. J’ai perdu mon portable alors ne cherche pas à me joindre dessus. Et surtout, ne dis à personne que tu m’as eu, d’accord ? A personne...

Il raccrocha, terriblement déçu de n’avoir pas pu parler à son ami. Il retentera un peu plus tard. Steve prit quelques minutes pour engloutir un jambon-beurre en consultant le plan qu’il avait trouvé sur la clé USB. La flèche indiquait l’entrée de l’église de la Place d’Alésia. Il connaissait bien le quartier pour y avoir vécu un an en collocation. Cependant, il n’avait jamais mis les pieds à l’intérieur. Que signifiait cette mascarade ? Pourquoi ce rendez-vous là-bas, ce soir ? Athée endurci, il ne connaissait pas bien le fonctionnement des lieux de culte, mais l’église sera sans doute fermée à cette heure-là. En plus, il n’avait ni le sac, ni le soutien des forces de l’ordre… Sur ce coup-là, il était vraiment seul !

Midi. Plus que 9 heures pour aller chercher le sac dans son appartement. Mais avant ça, Steve voulait se rendre au point de rendez-vous pour connaître les lieux. Il mit quelques minutes à arriver devant l’Eglise Saint-Pierre. Hormis une jeune femme rousse, très jolie, qui aidait une personne âgée à se relever d’une chute ridicule sur le trottoir, seuls quelques touristes asiatiques allaient et venaient dans les rues. Décidément, la ville est calme ce matin… Il regarda attentivement autour de lui. Des cafés, une grande brasserie, le Zeyer, qu’il connaissait bien, le cinéma, un Mac Donald, des boutiques de mode… Autant de planques et de recoins où il se sentait épié… Il contourna la porte principale de l’Eglise pour en trouver une éventuelle entrée dérobée. Rien sur le flanc droit. Il se rendit sur l’autre versant. Et aperçut un groupe de ce qu’il prit tout d'abord pour des prêtres, discuter devant une petite porte en fer rongée par la rouille. Il resta suffisamment loin de la scène et se cacha entre deux voitures pour observer si ces personnes pouvaient être concernées par le rendez-vous de ce soir. Rien ne paraissait anormal. Sauf peut être cette femme qui s’approchait du groupe d’un pas assuré… Il dut réprimer un cri de stupéfaction quand il reconnut sous la toge sombre le visage d’une personne qu’il connaissait bien. Le visage de Suelen Keller. Sa mère adoptive...