Bienvenue

A la manière des cadavres-exquis, tout en usant de règles adaptées à notre convenance, nous tentons d'écrire ici une histoire à la fois anonyme et multi-voix.

Impossible de vous en faire un résumé, et pour cause...

... nous même ne savons pas tout ceci va nous mener !

8 commentaires jeudi 28 juin 2007

Steve avait vu la gêne de son ami et il avait vu ses doigts tremblants retourner la photo contre la table, face cachée. Sur l’envers du cliché étaient écris ces mots, de la main de Paul. Je t’aime, mon coquin. Par pudeur, pensant imaginer le pire – Paul, avec Bobby ou un autre, à l’une de ces fameuses soirées du mercredi soir, qu’il avait eu du mal à comprendre en voyant les affiches un peu vieillies de la rue Keller – il avait préféré éviter tout questionnement.

Un silence s’installa. Changement de musique dans le bar, douces notes de pop léchée.

Steve se perdit dans ses pensées, revenant à l’époque où avec Paul, ils s’échangeaient et se partageaient les conquêtes féminines à l’arrière des taxis en revenant de soirées très arrosées. Il n’y a pas si longtemps ! Puis, étaient venues les pertes de mémoires récurrentes, les soirées dont il ne se souvenait absolument rien, attribuées à sa trop forte consommation d’alcool et d’herbe. Il avait dû (provisoirement) s’assagir et s’était brutalement éloigné de la vie des soirées parisiennes, laissant Paul toujours en quête d’expériences nouvelles continuer les découvertes nocturnes.

Paul, pendant ce temps avait refait surface. Il avait vidé son verre, s’était rallumé une gitane, et avait effacé la stupéfaction de son visage. La photo avait disparu. Il coupa Steve dans sa rêverie.

- Bon, j’y vais. Je m’occupe de tout, je vais chercher ton sac et ta tire. Et j’appelle le pote de mon grand père. Euh…File-moi la clef USB, je vais la lui donner.

- Non, je la garde, je vais chercher sur internet. Je lui ferai une copie.

- OK… J’y vais. Bon, il est 16 heure, on se retrouve à 18 heure au plus tard à Alesia. OK ?

- Ouais à toute Paulo. Et merci encore !

En enfilant sa veste, Paul ajouta : Quand même, on est potes, t’aurais pu m’en parler plus tôt ! J’en reviens toujours pas ! Steve, mal à l’aise, compris que Paul parlait de la photo qu’il avait trouvé ce matin dans le sac. Il venait de la lui décrire quand il avait déballé les événements de cette journée dingue. Il lui avait quasiment tout raconté sur les événements photographiés à son insu. A l’époque déjà, il avait voulu se confier mais les flics, et surtout les médias avaient délaissé l’affaire, faute de suspects et d’indices. Il avait alors décidé de tenter d’oublier. Et il avait bizarrement plutôt bien réussi jusqu’à ce qu’il découvre cette photo avec ce visage défiguré sur lequel, lui, Steve Keller, était penché. Je t’aimais tant…Pourquoi est ce que je t’ai…

La porte du bar claqua et Steve vit Paul s’éloigner d’un pas empressé vers le métro. Il le vit fouiller sa poche et sortir son téléphone portable. Il le vit composer un numéro et porter le mobile à son visage et il le vit parler. Il le vit. Mais il n’entendit pas ce que dit Paul.

Allo Sue, c’est Paul… Sally est passée voir ton fils ce matin… Elle est morte…

7 commentaires samedi 23 juin 2007

Une façade noire. Un graffiti sur le volet. La sensation très nette que cette devanture n'est pas ouverte, pas plus qu'elle ne ressemble au rad sympa qu'il fréquentait il y a quelques années.

"Qu'est-ce que c'est que ce bordel?", maugréa Steve planté devant le n°14 de la rue Keller: "ils ont mis la clé sous la porte ou quoi?". Ses yeux ne cessaient d'examiner la façade peu alléchante du bâtiment, mais aucun signe visible ne permettait d'en apprendre plus sur sa fonction. Quelques pas. Un coup d'oeil au bout de la rue: personne. Attendre Paul. "Saloperie de journée!".

Un léger grincement attira son attention: un homme sortait d'un porche jouxtant le n°14; peut-être avait-il quelques infos. "Euh...excusez-moi...bonjour...vous sauriez éventuellement ce qu'est devenu le bar qui se trouvait là autrefois?", demanda-t-il en pointant du doigt le bâtiment. Le type se retourna, le visage fermé: il avait le crâne rasé, un cou de taureau et portait un T-shirt noir bien serré sur son torse sur lequel on pouvait lire le prénom Bobby. "Qu'est-ce tu cherches exactement?", lâcha-t-il d'un ton peu engageant. "Euh...je sais pas...rien de spécial...enfin juste euh...". Des balbutiements. Une sensation de gêne incroyable. Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'écrase face à plus fort que lui? Steve releva les yeux: ceux du crâne rasé étaient pointés sur lui et pas d'une façon amicale. "Tu joues au con ou tu viens pour la première fois?" Blocage. Incompréhension. "Alors, soit tu te casses, soit tu reviens ce soir et pas dans cette tenue, ok?" Steve sentit l'angoisse lui étriller le ventre. Le mec s'avançait. Steve recula d'un pas: avant d'avoir pu ouvrir la bouche, une main s'abattit lourdement sur son épaule.

"Alors qu'est-ce que tu fous? Tiens! salut Robert!" Poignée de mains virile. Les yeux ronds, Steve contemplait Paul engager la conversation avec "Robert/Bobby". "Je vois que t'as fait connaissance avec mon pote Steve...c'est un ami d'enfance...un peu perdu en ce moment hein?", fit Paul avec un léger sourire tout en se tournant vers lui. Le dénommé Robert, l'air un peu moins rude, prit la parole: "Ca fait une paye qu'on t'a pas vu en tout cas! Si tu te repointes un de ces soirs, ramène-nous Steevy, on s'en occupera sans problème!..." Le mec s'éloigna, le bruit de ses bottes de biker claquant sur le bitume.

"Paul, tu peux m'expliquer ce que c'est que cette foire ou merde?" L'interpelé sourit: "Allez viens, on va se poser dans un vrai bar, on a chacun des trucs à se dire je crois".
10 minutes plus tard. Une table. Musique à sonorités brésiliennes. Deux pintes de cervoise - 2/3 de bière, 1/3 de vin blanc, un trait de jus de citron. "Alors là tu me fait halluciner! Je connais tes préférences sexuelles mais de là à fréquenter ce genre de club!..." Steve avait un peu de mal à intégrer ce qu'était vraiment le Keller's Club...oui, vraiment du mal. "Ouais bon, je sais que je t'en avais jamais parlé, mais c'est mon truc perso de temps en temps. Juste entre mecs qui savent pourquoi ils viennent. C'est un ex qui rentrait du Bénin à l'époque qui m'en avait parlé: on y est allé ensemble puis moi tout seul ensuite. C'est tout." Quelques instants de silence puis Paul fit: "Et toi, qu'est-ce qui se passe? pourquoi tu m'a fais venir au fait?"

Légèrement grisé par sa pinte, Steve sentit sa langue se délier et mis enfin son pote au courant: la fille, les flics, le sac, sa mère adoptive... Au tour de Paul de rester sans voix. Une clope. Une flamme. Le parfum apaisant du tabac qui envahit les narines. Réflexion. Steve sait qu'il peut compter sur le soutien de son ami. Il ne l'aurait pas appelé si ce dernier n'était pas capable de prendre de bonnes décisions.
"Bon, première chose: récupérer ton sac. Tu me files les clés et j'y vais. Deuxième chose: j'ai peut-être quelqu'un qui peut nous aider. Faut que je regarde si j'ai l'adresse avec moi." Paul prit sa veste en cuir posée à côté de lui et en tira son portefeuille - en cuir également. Un carnet minuscule en tomba. "Merde!" Il se mit à feuilletter, nerveusement. "Ah! ça y est!" Il montra une page à Steve: "Un ami de mon grand-père. Il est russe, ancien interprète. On a peut-être une chance avec lui, mais je sais pas trop: ça fait longtemps que je l'ai pas vu." Paul reprit son portefeuille et faillit s'étouffer en inspirant une nouvelle bouffée de sa cigarette. Coincée à l'intérieur, une photo de polaroïd dévoilait une scène terrible: lui, nu, à cheval sur le bas-ventre d'un autre garçon tout aussi dévêtu, le visage en extase, et qui n'était autre que son meilleur ami...assis juste en face de lui.

Stupéfaction. Il tourna lentement la photo.

12 commentaires mercredi 20 juin 2007

Cela faisait bien 5 ans qu'il n'avait pas profité d'une telle grasse matinée. En fait depuis son embauche en tant que courtier en bourse à la Société Générale...

Son réveil indiquait 14h04. Il était seul dans son lit mais il pouvait entendre l'eau couler dans la salle de bains. Il s'étira. Son corps était courbatu après la « nuit mémorable » qu'il venait de passer.

Hier soir (enfin plutôt tôt ce matin...), il avait raccompagné Steve qui était encore une fois pire que pire. Bien qu'étant son meilleur ami depuis plus de 10 ans, le penchant excessif de Steve pour l'alcool commençait sérieusement à l'agacer.

Malgré tout, cette fois-ci, la corvée de taxi s’était transformée en aubaine. En effet, après avoir bordé son ami, Paul avait regagné sa voiture. Un bel éphèbe prénommé Sergueï, ce qu’il apprît bien plus tard dans la nuit, s’était alors planté devant lui. Après quelques banalités d’usage, Paul avait invité le charmant inconnu à venir boire un verre chez lui. Il se remémorait avec délectation le reste de la nuit lorsque Sergueï sortit de la salle de bains.
« Béni soit cet alcoolo de Steve », murmura Paul en admirant le corps nu du jeune russe. Il se leva d’un bond et alla allumer sa machine Nespresso posée sur le bar.

« Tu voudrais bien me préparer un Ristretto pendant que je me douche ? »
« Da, bien sûr... » répondit Sergueï.

Paul pénétra dans la salle de bains, entra dans la douche, ouvrit le robinet d’eau froide et se plaça sous le jet puissant. Il se savonna énergiquement avec son gel douche mentholé, puis se rinça tout aussi énergiquement. Après s’être séché et habillé, il se rasa consciencieusement et considéra qu’il était enfin prêt à affronter une nouvelle journée.

De retour dans la chambre, Sergueï avait disparu. Il pivota rapidement sur lui-même pour examiner tous les recoins de son petit 2 pièces. Plus de Sergueï...
Une légère déception lui noua la gorge, déception plus sexuelle que sentimentale, s’avoua-t-il immédiatement. Il avait d’ailleurs maintenant l’habitude de ce genre de relations qui ne duraient jamais plus d’une nuit. Il fut malgré tout content de trouver un petit mot sur le bar à côté de son Ristretto fraîchement préparé : « Désolé, mais je dois partir...».

Tout en buvant son café, Paul alluma son téléphone portable et consulta sa messagerie vocale. Mlle Orange lui annonça alors de sa douce voix : « Vous avez un nouveau message. Reçu aujourd’hui à 11h48 » et ce fut Steve qui prit alors la parole. Il paraissait effrayé et parlait extrêmement vite. En substance, il lui demandait de le retrouver à 15 heures à l’endroit où ils avaient l’habitude de sécher les cours de philo.

Malgré l’inquiétude évidente de son ami, il ne put s’empêcher de sourire à l’évocation de leur ancien lieu de pèlerinage, le « Keller’s Club ». Que de bons moments avaient-ils passés là ! Cependant, ce que Steve ignorait, c’est que Paul continuait à fréquenter les salons privés de ce club, spécialement depuis qu’il avait changé de propriétaires voilà 3 ans maintenant et était devenu un des hauts lieux coquins (et même plus que ça...) de la nuit parisienne.

Un coup d’œil à sa montre l’extirpa de ses rêveries et l’encouragea à se préparer. Il ne lui restait qu’une vingtaine de minutes pour rejoindre Steve.

Il attrapa ses clés et son portefeuille. Il remarqua sans y prêter une grande attention que son portefeuille n’était pas rangé à sa place habituelle. Il mit cette incohérence sur le compte de son empressement à se déshabiller de la veille...

Il sortit de chez lui, claqua la porte et partit rejoindre son ami qui apparemment s’était fourré « dans une belle merde ».

5 commentaires samedi 16 juin 2007

Il mit quelques minutes à recouvrer ses esprits. Cela faisait six ans, peut-être plus, qu'il n'avait pas vu ses parents adoptifs, depuis qu'il leur avait annoncé qu'il voulait savoir la vérité sur ses parents biologiques. Il n'y avait jamais vraiment eu de secret entre ses parents et lui-même. Il avait toujours été clair qu'il avait été adopté à l'âge de deux ans, ils ne lui avaient jamais caché. Mais il ne savait plus rien de sa vie d'avant et les Keller non plus... enfin c'est ce qu'ils lui avaient toujours dit. Pourtant quand à 20 ans il leur avait dit qu'il allait entreprendre des démarches pour connaître l'identité de ses parents biologiques, ils avaient bizarrement très mal réagi. Steven n'a jamais compris cette réaction car il n'y avait aucun doute qu'il les aimait comme on aime ses parents et que son idée n'était pas de les mettre en concurrence avec d'autres... Il n'avait jamais voulu les blesser où les remettre en cause dans leur rôle de parents... Il voulait connaître ses racines, comprendre ce qui lui faisait défaut, réussir à interpréter ces sensations qu'il avait parfois en entendant une voix, en [re]découvrant un lieu, en croisant un regard...

Il avait compris qu'ils ne l'aideraient pas dans cette démarche... Ils avaient compris qu'il ne changerait pas d'avis... et le temps fit son oeuvre... ils ne s'appelèrent plus...

Il pris donc contact avec la DASES*. De rendez-vous en rendez-vous, il n'apprit pas grand chose... ou plutôt si, il apprit qu'il n'était pas un enfant adopté... enfin en tout cas légalement... Il y avait effectivement des formulaires de demande d'agrément dans les archives, mais l'agrément ne fut jamais donné au couple Keller... Bizarrement, à l'époque, il avait pris ça plutôt légèrement, comme une tuile de plus dans sa petite vie médiocre...

Ses potes lui avaient conseillé de laisser tomber, de ne pas essayer d'en savoir plus, que les services administratifs français n'avaient jamais eu la réputation d'être très rigoureux et que les Keller n'avaient pas la trempe d'être des trafiquants d'enfants, que l'accord d'adoption devait être égaré dans un des bureaux sordides au 94 quai de la Râpée. Alors il s'était fait une raison...

Mais là en voyant sa mère à l'endroit même où il avait un rendez-vous ce soir, en réalisant que pendant toute sa jeunesse il avait été épié, pris en photos, que ses moindres faits et gestes avaient été consignés (en russe de surcroît), que les Keller avaient refusé qu'il connaisse la vérité sur son passé... tout ça lui revenait violemment, se mélangeait dans sa tête, lui brûlait les yeux...

Il se rendit compte qu'il pleurait... la jeune fille rousse le regardait intriguée... Il essaya de reprendre le contrôle, il passa sa main sur son visage, esquissa un sourire à l'attention de la jolie rouquine et détourna son regard. Il prit alors conscience que sa mère et le groupe d'encapuchonnés avaient disparu. Une sirène retentit et sa haine viscérale des flics lui provoqua une montée d'adrénaline... c'était en fait un véhicule du SAMU qui arrivait pour la vieille dame... Il devenait complètement parano !

Il ne savait pas bien ce qui se passait mais il était "dans une belle merde" comme aurait dit Paul... Il venait de se souvenir... Il devait se rendre dans ce rade où ils avaient l'habitude de philosopher à leur manière il y a déjà huit ans de ça. C'était lorsqu'ils étaient au lycée Voltaire, ils se retrouvaient régulièrement au "Keller's Club" (rue Keller)... C'était à environ un kilomètre et demi du bahut mais un nom comme ça pour un bar, ça ne s'inventait pas, alors ça s'était imposé, c'était devenu leur QG... En plus ce troquet était aussi fréquenté par les élèves essentiellement féminines du lycée professionnel de la mode situé dans la rue derrière. Ces filles étaient plus jolies et sophistiquées que celles de Voltaire et elles justifiaient largement la distance parcourue au pas de course. Ils y croisaient parfois les gars du lycée pro électrotechnique de la rue de la Roquette, ils n'étaient pas toujours très malins. Surtout un, un dénommé Martial, un type avec une queue de cheval. Un jour que Steve et les autres faisaient les malins en parlant philo devant les filles du lycée Paul Poiret, ce type s'était approché et avait dit "J'sais pas ce qu'il dit "Kietzsche" mais moi... " et il avait balancé un pet à faire rougir n'importe quelle personne normalement constituée...

Et merde il divaguait encore... il fallait absolument qu'il arrête de se laisser emporter par ses pensées... Il fallait qu'il garde son objectif en tête, rejoindre Paul et l'envoyer chercher le sac...

Il devait y avoir cinq kilomètres pour se rendre là-bas, il les ferait à pieds, ça lui permettrait d'avoir une heure pour lui, pour essayer de mettre de l'ordre dans sa tête.


*Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES)

11 commentaires dimanche 10 juin 2007

Manger... Depuis hier soir et les quelques litres de bières à peine épongés par un "grec frites sauce blanche avec oignons" plus que douteux, Steve avait le ventre vide. Cette soirée d'adieu à Eliott, son ami de toujours, était d'ailleurs une vraie réussite. Toute la bande s'était réunie au ManRay près des Champs Elysées pour fêter sa mutation à Shangaï. Steve se souvenait à peine qui l'avait ramené chez lui. Sa voiture avait dû rester garée dans le parking hors de prix jouxtant les beaux quartiers... La voiture justement ! Comment la récupérer ? Steve chercha un téléphone public pour appeler Paul. Il lui fallait vraiment de l’aide, mais surtout un moyen de fuir cette histoire de fous !

Premier problème... et de taille... il n’existe plus de cabine à pièces dans Paris ! Il était trop tôt pour utiliser sa carte bleue, alors il entra dans le premier Tabac qu’il rencontra. Muni de son sésame préhistorique, il se dirigea vers la cabine téléphonique de la rue de la tombe Issoire. Une odeur de pisse et de clope l’encouragea à composer au plus vite le numéro du portable de Paul. Steve s’étonna d’ailleurs de le connaître par cœur ! Mais après tout, ils étaient amis depuis le collège. Première sonnerie. L’air vicié de la cabine lui rappela qu’il avait toujours le ventre vide. Deuxième sonnerie. Il ouvrit la double porte de la cabine pour respirer. Troisième sonnerie. Une voiture de police passa toutes sirènes hurlantes devant lui. Steve se tourna pour cacher son visage. Encore une fois, il constata qu’à trop regarder les thrillers au cinéma, on en devient parano. La voix mécanique de Paul. Bordel ! Le répondeur ! Que faire ? Laisser un message et convenir d’un RDV ? Et si ses « ennemis » venaient à l’entendre ? Il risquait de se faire choper. Le bip habituel retentit. Il se lança :

Paul, c’est Steve. J’ai besoin de toi mon pote. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je vis une journée de dingue. Il faut que je te vois et que je récupère les clés de ma bagnole. Retrouve-moi où nous avions l’habitude de sécher les cours au lycée. Cet après-midi à 15H. Tu sais, pendant les cours de Philo... Voilà... J’ai vraiment besoin d’aide. J’ai perdu mon portable alors ne cherche pas à me joindre dessus. Et surtout, ne dis à personne que tu m’as eu, d’accord ? A personne...

Il raccrocha, terriblement déçu de n’avoir pas pu parler à son ami. Il retentera un peu plus tard. Steve prit quelques minutes pour engloutir un jambon-beurre en consultant le plan qu’il avait trouvé sur la clé USB. La flèche indiquait l’entrée de l’église de la Place d’Alésia. Il connaissait bien le quartier pour y avoir vécu un an en collocation. Cependant, il n’avait jamais mis les pieds à l’intérieur. Que signifiait cette mascarade ? Pourquoi ce rendez-vous là-bas, ce soir ? Athée endurci, il ne connaissait pas bien le fonctionnement des lieux de culte, mais l’église sera sans doute fermée à cette heure-là. En plus, il n’avait ni le sac, ni le soutien des forces de l’ordre… Sur ce coup-là, il était vraiment seul !

Midi. Plus que 9 heures pour aller chercher le sac dans son appartement. Mais avant ça, Steve voulait se rendre au point de rendez-vous pour connaître les lieux. Il mit quelques minutes à arriver devant l’Eglise Saint-Pierre. Hormis une jeune femme rousse, très jolie, qui aidait une personne âgée à se relever d’une chute ridicule sur le trottoir, seuls quelques touristes asiatiques allaient et venaient dans les rues. Décidément, la ville est calme ce matin… Il regarda attentivement autour de lui. Des cafés, une grande brasserie, le Zeyer, qu’il connaissait bien, le cinéma, un Mac Donald, des boutiques de mode… Autant de planques et de recoins où il se sentait épié… Il contourna la porte principale de l’Eglise pour en trouver une éventuelle entrée dérobée. Rien sur le flanc droit. Il se rendit sur l’autre versant. Et aperçut un groupe de ce qu’il prit tout d'abord pour des prêtres, discuter devant une petite porte en fer rongée par la rouille. Il resta suffisamment loin de la scène et se cacha entre deux voitures pour observer si ces personnes pouvaient être concernées par le rendez-vous de ce soir. Rien ne paraissait anormal. Sauf peut être cette femme qui s’approchait du groupe d’un pas assuré… Il dut réprimer un cri de stupéfaction quand il reconnut sous la toge sombre le visage d’une personne qu’il connaissait bien. Le visage de Suelen Keller. Sa mère adoptive...

10 commentaires lundi 4 juin 2007

Dans le premier dossier, il retrouva en format numérique les photos qu'il avait déjà trouvées dans le sac. Il les parcourut rapidement. C'était bien les mêmes. Elles semblaient y être toutes. Y compris celle qui l'avait tant choqué. Il n'en revenait toujours pas : jusqu'à ce matin, il pensait vraiment que cette partie de sa vie n'était plus qu'un lointain et mauvais souvenir…

Dans le deuxième dossier, il retrouva le texte qu'il avait tenu en main le matin même. Cette fois-ci il était dactylographié. Quelqu'un avait donc recopié l'exemplaire manuscrit qui se trouvait dans le sac. Steve n'était certes pas un geek, mais il savait cependant qu'un ordinateur connecté à Internet pouvait lui apprendre beaucoup sur la langue dont le manuscrit était fait. Il ne savait pas exactement comment traduire un texte de plusieurs pages, mais il pouvait toujours tenter un google translate sur une phrase prise au hasard. Il saurait au moins si c'était une langue répertoriée, ou un code. "Tiens, prenons la première phrase, par exemple…"

Lumière. Contrairement à ce qu'il s'était bêtement imaginé quelques heures plus tôt, ce n'était pas un code secret... C'était du Russe. Et d'après la piètre traduction du moteur de recherche, ça signifiait "Copie du rapport intérieur à la raison de la surveillance du sujet homme SK"… Malgré son mal de tête tenace, Steve comprit instantanément que ce texte était tout bonnement un relevé de ses faits et gestes ces derniers temps. Et à en croire les photos, ces derniers temps remontaient à plusieurs années… "Qu'est ce c'est que ce cirque ?… A l'occase, faudra bien que je traduise tout ça comme il faut !" se surprit-il à marmonner tout haut. De fait, il se sentait étonnement serein au regard de l'absurdité de la situation. "Voyons la suite".

Le troisième dossier était moins volumineux : il contenait seulement la copie d'un plan mappy, avec une note : "SK - RDV dimanche 26 mai 21 H. N'oubliez pas le sac". Une flèche partait du texte et aboutissait à un point précis du plan. Machinalement, Steve tata les poches de son jeans à la recherche de son portable : il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était.

"Mon portable ! Les fêlés de la camionnette l'ont gardé !". Il songea alors que le message qu'il n'avait pas écouté avait peut-être un rapport avec tout ça. Il songea qu'à l'occasion il devrait trouver un moyen de l'écouter. Puis il songea que tout ça était absurde et qu'il allait certainement se réveiller, ou apercevoir Marcel Bélivot dans un coin du Cybercafé. Son esprit commençait de nouveau à s'embrouiller. Il songea alors à prévenir la police. Mais depuis que le "policier-charcutier" lui était tombé sur le râble, il ne savait pas précisément dans quel camp la police était. Il songea d'ailleurs qu'il ne savait pas vraiment dans quel camp il était lui-même.

L'ordinateur indiquait 10H40. Ça lui laissait du temps. Mais d'abord, il lui fallait récupérer le sac. Il imprima rapidement le plan, et fourra la clé USB dans la poche arrière de son jeans. Dans un éphémère instant de lucidité, il songea, enfin, que certains réflexes commençaient à lui revenir.

4 commentaires dimanche 3 juin 2007

Il avait vu cette scène tant de fois à la télévision que cela lui paraissait être une simple formalité. Steve s'agrippa à la poignée de la porte arrière de la camionnette qui avait dû ralentir consécutivement au choc.

"Ne bouge pas !" Lui cria Moustache qui s'avançait vers lui. Et, alors qu'il s'apprêtait à le saisir, Steve arracha d'un coup sec la lanière qui retenait la clé USB que le gros policier portait autour du coup. Pourquoi ? Il n'en savait rien. Sans toute pour avoir l'impression de se tenir à quelque chose et d'amortir la chute qu'il sentait arriver bientôt. La poignée pivota et la porte s'ouvrit brutalement. Steve se laissa glisser et s'éjecta de la camionnette.

La réalité était bien plus dure que la fiction et le bitume était là pour le lui rappeler. Mais comment faisaient-ils pour se relever immédiatement dans les films ? Machinalement et sûrement par instinct de survie, Steve s'était protégé la tête. Ce fut sans doute le choc le plus dur qu'il eut à endurer jusqu'ici.
s'éloigner. Elle ne s'était pas Après trois-quatre roulés-boulés et cinq secondes pour reprendre ses esprits, Steve vit la camionnettearrêtée mais il vit cependant les yeux rouges de Moustache remplis de colère. Il semblait baragouiner quelques noms d'oiseaux en essayant de fermer la porte.

Steve, les coudes ensanglantés, se releva. Quelques passants curieux vinrent à sa rencontre mais il refusa tout contact et il se mit à courir. Courir pour oublier, courir pour s'échapper et échapper à la machine infernale qui venait de se lancer et dont il ne savait, malheureusement pour lui, encore strictement rien.
Tout en courant, Steve éprouvait un besoin énorme de faire le point. A qui faire confiance, il ne savait plus. Il ne pouvait plus retourner chez lui, car Moustache, qui devait en savoir encore beaucoup plus sur lui, savait ou il habitait. Dormir à l'hôtel semblait être la meilleure alternative. Par chance, il avait encore sur lui son portefeuille avec une centaine d'Euros en liquide. Plus question d'utiliser sa carte, tout du moins pas dans l'immédiat. Ça laisse trop de traces. Restait à trouver l'hôtel.

Après trente minutes de course effrénée Steve s'arrêta. Tout comme plus tôt dans la matinée, il pouvait sentir son coeur taper et résonner dans tout son corps. La clé USB qu'il serrait fermement accentuait encore plus l'effet au niveau de sa main droite :

"Je l'avais presque oubliée celle là" se disait-il intérieurement.

Le Cybercafé qui se tenait au coin de la rue était l'endroit idéal pour en consulter le contenu. Il prit place en face d'un vieux Pentium III isolé. Avant de la connecter, il prit quelques secondes pour l'ausculter. Il s'agissait d'une clé USB de 1 Go en acier finition palladiée et composite noir, d'un design somme toute très classique et sobre. Sur la face avant était gravé le nom de la marque : "Cartier".

"Pourquoi mettre autant dans une simple clé ?" se disait Steve.

Steve ôta le capuchon pour introduire la clé dans le port USB et commença à parcourir les dossiers dont le contenu lui parut pour le moins surprenant...

4 commentaires samedi 2 juin 2007

Alors qu’il s’apprêtait à s’élancer vers le parc, perdu dans ses pensées cauchemardesques, il n’avait pas senti venir la menace. Une main bourrue, venue du monde réel avait accroché le col de son T-shirt, faisant craquer le tissu et sa nuque, pendant qu’un poing s’abattait lourdement sur ses reins.


Steve s’écroula, considérablement sonné par le choc, mais pas assez pour ne pas reconnaître la moustache et le visage ruisselant de sueur du ‘poulet-charcutier’ qui l’avait interrogé chez lui. Rebondissant contre le genou du flic qui passait malheureusement mais judicieusement par là, sa tête alla finir contre la bordure du caniveau. Il perdit connaissance.

rbbrrbgrrr1bgrr crieii cqrliïigr bgrgrrrrbbhrrrrbbbbbrrrrrbbrbrbhhhrb

"Hein, quoi ??"

La fourgonnette roulait à vive allure. Le grondement des roues sur les pavés, le crissement des freins avaient fini par le réveiller. Sa tête rebondissait sur le sol, froid et métallique, ensanglanté.

Une voie féminine, s’exprimant dans les sonorités des langues de l’Est, bouillie de russe, de bulgare ou de slave s’éleva derrière lui, semblant l’interroger.
Se retournant, Steve découvrit la femme. "Exactement le même type que la morte. Putain, elle ressemble encore plus à Linda !" La ressemblance était troublante. A côté d’elle se trouvait le flic à la moustache et un petit homme aux cheveux rouges qui traduisit :

- Écoute bien Keller, on veut juste savoir deux choses. D’abord quel est ton code PIN ?
- Hein ?
- Putain déconne pas, donne nous le code.

Steve vit alors que le gros moustachu jouait machinalement avec son téléphone et la clef USB et il comprit ; ils voulaient le message mais la chute devait avoir éteint le portable.

- Ça vient ?

Moustache fit mine de s’avancer vers lui, mais la femme arrêta son geste d’un regard.

Steve commençait à s’énerver. L’incohérence des événements de la matinée qui l’avait jusqu’alors abasourdi avait fini de faire son effet et il se sentait désormais capable de lutter. Acculé, sans autre solution, il cracha pourtant ce maudit code.
Les doigts patauds de Moustache le composèrent. La femme s’empara du téléphone et le porta à son oreille.
Alors qu’elle écoutait le message, son visage se détendit. Contre toute attente, à la fin du message, elle rigolait. "La conne !"
Toujours dégoulinant de sueur, Moustache hésitait entre garder son calme et rire. Alors qu’il esquissait un grognement, le petit homme aux cheveux rouges lui fit fermer son groin d’un regard froid et porta son attention vers Steve.

- Deuxième chose : Qui était la fille ce matin chez toi ?

La fourgonnette rencontra brutalement un obstacle : une poubelle, un trottoir ou un être humain, peu importait finalement. Le mouvement du véhicule fit rouler Steve vers la portière. Il n’hésita pas.