Bienvenue

A la manière des cadavres-exquis, tout en usant de règles adaptées à notre convenance, nous tentons d'écrire ici une histoire à la fois anonyme et multi-voix.

Impossible de vous en faire un résumé, et pour cause...

... nous même ne savons pas tout ceci va nous mener !

14 commentaires dimanche 27 avril 2008

Paris, 26mai, rue Daguerre, 20H45

Vladimir décacheta l’enveloppe et lu les quelques mots qui avaient été griffonnés rapidement sur un vieux papier imprimé. « Désolé ! Je ne sais pas si je peux vous faire confiance ! SK».
« дерьмо ! раса ее бабушки*» marmonna Vladimir en regardant aux alentours ».
Il froissa nerveusement l’enveloppe et la jeta dans le caniveau de la rue Daguerre.
« Bon venez maintenant vous deux ! on a assez cherché Steve partout, et visiblement, on ne le retrouvera pas » lança t-il à Paul et Suellen Keller qui le suivaient. « Et il est presque l’heure ! »

Portant toujours le sac qu’il était allé chercher chez Steve, Paul peinait à suivre le rythme de Vladimir. Sally quant à elle, marchait dans les pas du russe qui les conduisit vers l’église d’Alésia. Il tourna sans hésiter dans l’impasse du Rouet et s’arrêta brusquement devant le n°7. Une plaque en laiton indiquait « CHEVAL & Associés, Notaires & Avocats ». « On va attendre 5 minutes, on est en avance ! » dit Vladimir en sortant trois cigares. « Oh, Thank you, I like that » répondit Sue avec un accent britannique surjoué et en sortant son Zippo. Paul refusa froidement le cigare. Il sortit sa flasque de gin qu’il ne quittait jamais et en descendit une bonne rasade.

Il s’apprêtait à sortir de son mutisme afin de demander un peu plus d’explications à Vladimir, quand deux silhouettes descendirent d’une décapotable qui venait de se garer au coin de la rue. L’une d’elle semblait avoir du mal à marcher et était soutenue par la plus grande. « Ca y est, Sergueï arrive » dit Vladimir. Levant sa montre au niveau de sa bouche, il prononça dans le petit émetteur « C’est bon Sergueï, on passe en mode visuel ». Il se tourna vers Paul : « Je crois que tu le connais non ? »

Paul ne pu répondre! Ce n’était pas Sergueï, le beau russe auprès duquel il avait passé la nuit qui l’interloquait mais plutôt la frêle jeune femme qui l’accompagnait : Sally, la sœur de Steve, la fille de Vladimir et de Suellen. Sally, la morte de ce matin. Il se retourna vers Sue et dit simplement. « C’est elle ! »

Sue comprit tout de suite qui arrivait et se mit à courir en direction de la jeune femme, qui paraissait elle aussi très émue. Leurs retrouvailles furent très intenses. Elles furent aussi très brèves : Vladimir ordonna de sa voix rauque «On y va ! » Sergueï, après un petit clin d’œil à Paul poussa les deux femmes vers le porche et composa le digicode. Tout le monde pénétra dans le bâtiment.


La pièce était spacieuse et l’éclairage intense contrastait avec l’obscurité de l’étroit couloir qu’ils venaient de quitter. Au fond, sur une petite estrade, onze hommes en costards noirs identiques et un mec en marcel et en short, leur faisaient face, derrière une très longue table de style Louis XV. Douze paires de lunettes noires s’étaient tournées vers l’entrée et des murmures s’échangèrent.

« Vous êtes à l’heure, M. Dzhamolidine » dit un des hommes en costume à Vladimir, « Prenez places ». Il montra 5 sièges vides, en contrebas de l’estrade. « Pas vous » ordonna-t-il à Paul qui faisait mine de s’assoir. « Posez seulement le sac sur la table ! »
Paul obtempéra sans broncher et s’en alla tout penaud dans un coin de la pièce où Sergueï s’était déjà réfugié.
Vladimir, plaça avec assurance Suellen sur la chaise du milieu et Sally sur celle de gauche. Il s’assit entre les deux femmes. L’homme continua en se tournant vers Suellen. « Je suis M. Bernard Cheval, notaire. Nous attendons M. Keller pour démarrer la lecture du testament

Quelques instants plus tard, on frappait à la porte et John Keller entrait dans la pièce avec un homme que Paul reconnu être Moustache, le sale flic dont Steve avait parlé au Sambabar. « Le camp des méchants, ça c’est sur » pensa t-il.

« Bonjour M. Keller » salua M. Cheval, le seul des douze hommes qui semblait savoir parler. « Installez-vous ! ». John se plaça alors à droite de sa femme Suellen et dit en souriant « Notre fils Steve n’est pas encore là, mais il ne devrait pas tarder. »
Moustache se dirigea vers le coin où étaient collés l’un contre l’autre Paul et Sergueï. Le premier lui décocha alors un uppercut bien placé qui l’envoya au tapis. « De la part de Steve ». Moustache grogna quelque chose d’inaudible en se relevant et en préparant son gros point mais John lui dit. « Ca suffit lourdaud ! Va te cacher de l’autre côté et qu’on ne t’entende pas ». Le calme revint et seul le petit sourire amusé de M. Cheval montrait qu’il venait de se passer un sacré petit tabassage dans les règles de l’art.

Le notaire sortit alors de sa mallette un grand classeur et déclara très solennellement :
- « Nous pouvons démarrer la lecture du testament. Tout d’abord, Mme Keller, sachez qu’une analyse ADN a déjà prouvé que Mlle Sally Viora était la fille de Vladimir Dzhamolidine ici présent. Acceptez-vous de faire ultérieurement une analyse permettant d’établir qu’elle est votre fille naturelle ?
-
« Non, volontiers… je veux dire oui bien sur… » balbutia Suellen.
M. Cheval continua : « M. et Mme Keller, en attendant son arrivée, vous représenterez les intérêts de votre fils adoptif Steve Keller. Mlle Sally Viora, vous pouvez vous représenter vous-même, bien que vos deux parents soient présents. »




Paris, 26 mai, rue Daguerre, 20H42


Steve courrait à perdre souffle afin de se soustraire à la vue de ce Vladimir. Il avait un peu honte d’avoir abandonné sa mère dans les mains de cet inconnu, mais il ne pourrait que mieux l’aider si lui-même n’avait pas les mains liées. Mais que faire ? Il ne devait pas s’éloigner d’Alésia, ça il en était sur. Il pourrait ainsi jeter un coup d’œil sur Vladimir ou Moustache, surveiller sa mère et son ami (?) Paul. Et surtout, c’est là qu’il avait vu la fille de ce matin, sa soeur.
Il continua à déambuler dans les rues en évitant avec soin d’entrer dans le champ de vision de Moustache, de Vladimir et de Paul, tout en cherchant à faire un signe à sa mère. Mais le grand russe gesticulait dans tous les sens et le cherchait sans fatigue. Leur petit jeu dura une bonne vingtaine de minutes.

La tension redescendait et Steve faillit bien se laisser surprendre alors que Vladimir venait de faire demi-tour après un angle de rue et avançait dans sa direction. Steve essaya d’ouvrir les portières des voitures. La troisième, une Peugeot 403 noire était ouverte ; il s’y engouffra. Affalé sur le siège il regarda passer Vladimir, toujours suivi de Paul et de sa mère.
Ayant regardé trop de films, il fouilla dans le vide poche, s’attendant à trouver un flingue. C’était un sacré fouillis : il y avait des papiers de bonbecs, des mouchoirs sales, des tickets de caisse, un marqueur noir, une vielle contravention et le courrier de la journée… mais pas d’arme.
Steve continua son inspection de la voiture. Les clefs étaient sur le contact. « Bizarre quand même ! ». Il se retourna et…

Il sursauta sur son siège. Un jeune garçon bouclé le regardait apeuré, assis sur la banquette arrière. Merde, ça expliquait pourquoi la voiture était ouverte, les parents n’étaient surement pas loin. « T’inquiète pas, je ne veux pas te faire de mal. Je ne peux pas sortir pour l’instant mais… tu vas m’aider… et je te laisserai partir »
Steve pris alors la contravention et écrivit rapidement quelques mots dessus. Il la mit dans une enveloppe du courrier du vide poche et la ferma comme il pu.
« Bon tu vas filler cette enveloppe au monsieur en bleu là-bas » dit il en montrant Vladimir qui s’était arrêté une centaine de mètre plus loin « Ensuite tu rejoins tes parents. Quand tu reviendras, je ne serai plus là. »
Le garçon qui n’avait toujours rien dit prit l’enveloppe sortit de la voiture et s’éloigna.

Deux minutes plus tard, Steve mit le véhicule en marche avec une petite pensée pour le jeune garçon et suivit à distance les trois personnages qui bougeaient vers Alesia. Il se gara à l’entrée de l’impasse du Rouet, alors que ceux-ci fumaient le cigare devant une porte cochère. Il connaissait l’endroit pour y avoir passé une soirée chez le pote d’un colloque d’une amie. « C’est l’avantage d’avoir fait des fête un peu partout dans Paris ! » pensa t-il. Evidemment, il observait les cigares avec envie et se dit que quand cette histoire serait finie, il irait s’en fumer avec un pote qui les avait gratos par son patron.

Steve manqua de s’étouffer quand il vit la morte de ce matin, sa sœur donc, arriver avec un homme. Il fut témoin des rapides retrouvailles de la mère et de la fille avant que l’homme ne les pousse très rapidement à l’intérieur de l’immeuble.
Steve hésitait. « Se rejeter dans la gueule du loup ? Se barrer ? ». Il décida de patienter 5 minutes. L’Eglise d’Alésia sonna rappelant à Steve que c’était l’heure du Rendez-vous soit disant donné par son père.
John justement descendit avec Moustache d’une voiture qui repartait en trombe. Ils s’engouffrèrent rapidement dans l’immeuble.
« Merde, c’est quoi ce bordel. Tout le monde est là. Bon, j’y vais !» se dit Steve. « Il faut que je sache ! »
Devant la porte cochère, il fut surpris de se rappeler du code d’entrée alors qu’il n’était venu qu’une fois il y a plusieurs années. « C’est vrai que j’étais bien bourré, ça entretient la mémoire » se dit-il en entrant dans un couloir sombre et très étroit qui s’avançait profondément dans le bâtiment.

Derrière une porte, une voix forte s’élevait. Il alla coller son oreille à la serrure. La voix reprit : « Conformément à la volonté de Nicolaï Sarkösky que nous représentons, son testament doit être lu 50 années après la naissance de sa fille ainée Selena Sarkösky, épouse Keller, en présence et de celle-ci, de son petit frère et de leur descendance. Toutefois, vue l’urgence de la situation, nous n’attendrons pas les personnes absentes ».

« C’est aujourd’hui les 50 ans de maman » se rappela Steve. « Et elle s’appelait Sarkösky, donc son petit frère c’est… »
Au fond du couloir le bruit de la porte l’interrompit dans ses pensées. Un vieil homme boitant, portant un chapeau mou passa le seuil. Steve reconnu la personne qui l’accompagnait. Celui qu’il aimait tant, qu’il avait essayé d’oublier, et qu’il a revu sur la photo de ce matin. Cet homme que lui, Steve Keller, pas spécialement pacifiste mais pas non plus adepte de la violence avait un jour tabassé et laissé pour mort sans qu’il ne s’en rappelle la raison, à cause de ces foutues pertes de mémoires. Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier.


*Merde ! La race de sa grand-mère

3 commentaires samedi 19 avril 2008


Sans doute pour éviter d'attirer des regards inutiles d'autres convives, le grand Russe reprit son pistolet, qu'il logea dans un petit étui en cuir le long de sa ceinture. Même sans parler, sa seule présence en imposait: ses trois interlocuteurs, figés, semblaient attendre le moment où il déciderait de parler ou d'agir. Avec l'attitude d'un homme qui maîtrise son propre destin, Vladimir s'installa confortablement sur la banquette sur laquelle Steve était lui-même assis: il faisait désormais face à la mère de sa fille, qu'il n'avait pas revu depuis plus de vingt ans. L'espace d'un instant, quelqu'un d'averti aurait pu déceler une pointe de tendresse dans les yeux de Vladimir, mais celui-ci ne sembla pas vouloir laisser de place plus longtemps à une quelconque émotion. Il commença ses explications en se tournant vers son voisin:
-"Mon garçon, tu ne sais pas qui je suis mais une chose est certaine: je sais beaucoup plus de choses sur ton compte que tu ne pourrais le penser. Le principal lien qui nous unit est que j'ai servi sous les ordres de ton père adoptif, John Keller...Ce même John Keller qui, ce soir, vous a convoqué toi et Suelen à 21h à l'église St Pierre d'Alésia à deux pas d'ici. Je sais cela de source sûre."
Steve et Suelen se regardèrent subrepticement : ainsi donc, le mystérieux message venait de John…et ne semblait rien augurer de bon, s’ils en croyaient l’air grave du Russe. Aucun des deux ne pouvaient se douter que Sally avait aussi reçu cette instruction. De son côté, Paul semblait s’être effacé et se contentait d’observer ses compagnons.
-"Les merguez-frites ?... ", demanda le serveur d’une vois affable. Gêné, Paul leva la main mais il n’avait plus aucune envie de se remplir la panse suite à l’arrivée de Vladimir. Ce dernier, ignorant l’interruption du larbin en chemise blanche, reprit d’ailleurs la parole : "Il faut que vous me fassiez confiance à partir de maintenant. Vous connaissez sans doute mes activités mais en l’occurrence elles m’ont permis de vous retrouvez tous et d’anticiper ce qui va probablement se passer ce soir. John ne vous a pas fait venir pour faire une partie de poker en fumant des cigares : il a tenté de tuer Sally…., Простите извините…, et ce rat va continuer ! " La rage se lisait dans les yeux du Russe, et la cicatrice qui barrait sa bouche le rendait encore plus menaçant. "Vous êtes en danger si vous restez seuls dans le coin. Je suis venu ici pour m'occuper de cette affaire, mais vous devez m'écouter et partir. Comme on dit chez nous, Волков бояться в лес не ходить - Qui a peur du loup ne va pas dans la forêt! Mais toi Steve, tu dois venir avec moi." Sans chercher à contester, ce dernier acquiesça doucement, comme si l'ordre de Vladimir lui était naturel.

Le colosse blond se leva: de la poche intérieure de son costume il sortit un billet de 100 euros qu'il jeta négligeamment sur la table, réglant ainsi largement le repas. D'un signe de tête il engagea tout le monde à sortir. Dehors, l'air était tiède et agréable, la nuit commençait à tomber; le grand Russe marcha quelques temps sur le trottoir, la petite troupe à sa suite puis s'arrêta: "Ne traînez pas ici. Steve m'accompagne...l'heure approche..." N'obtenant pas de réponse, il se retourna: seuls Paul et Suelen l'entouraient. Il était 20h21.


Rarement dans sa vie Steve s'était senti aussi sûre d'une décision: ce piège à con puait la merde, et il avait été à deux doigts de s'y jeter tête baissée. Il y a quelques minutes de cela, en sortant du Zeyer, il avait reconnu le poulet au physique de charcutier qui avait tenté de l'enlever le matin même...impossible de se tromper sur cette face rougeaude qui semblait faire le guet près d'une camionnette. Ce gros lard ne l'avait pas vu, mais cela lui avait suffit: il fallait qu'il la joue solo à présent, il le sentait! Trop de coïncidences apparaissaient: Vladimir, John, les caractères russes...et puis cette vison de Sally quelques temps plus tôt dans cette décapotable noire! Il était persuadé qu'elle ne pouvait être loin, mais il lui fallait désormais jouer serré pour la retrouver sans se foutre dans un nouveau pétrin. Il continua à marcher tout en réfléchissant à la marche à suivre puis s'arrêta: Paul...il semblait tellement au courant de plusieurs choses...De plus en plus de doutes le tiraillaient à son sujet, et pour la 1ère fois de sa vie Steve n'avait plus autant confiance en son pote de toujours. Son cerveau fonctionnait à tout allure et un nouveau flash le saisit: ses parents...ses vrais parents...là était la clé de cet imbroglio infernal! Son père adoptif était lié à leur disparition, c'était une certitude désormais...Pourquoi avait-il tant de mal à se rappeler de certaines choses passées? Qui était-il lui?! Et pourquoi avait-il la nette sensation de connaître Vladimir??


Il était exactement 20h44 lorsque l'homme en costume de velours bleu fut accosté par un gamin d'une dizaine d'années. Le gosse avait dans les mains une enveloppe qu'il tendit à son interlocuteur. Il disparut sans dire un mot.


A quelques centaines de mètres de là, une Peugeot noire était garée. A l'intérieur, l'unique personne présente ne bougeait pas. Les chiffres bleus de l'horloge indiquaient 20h45.

7 commentaires lundi 25 février 2008

Et Paul raconta tout ce qu’il savait. Tout ce qu’il avait vécu et fait depuis 4 ans, de son plein gré ou contre sa volonté. Il raconta comment il avait œuvré en sous main pour un cadre de la mafia russe, avait espionné Steve et profité de la proximité de Suelen. Il affirma, les yeux au bord des larmes, qu’il s’en voulait et que sans ses erreurs passées, cette journée eut été calme et sans surprise. La seule chose qu’il garda secrète, c’est la raison pour laquelle Oleg le tenait par les gonades : il n’avoua rien de son penchant scabreux à droguer puis violer son meilleur ami… Ni Steve, ni Suelen ne songèrent à l’interrompre, et une fois que Paul se fut tu, un long silence s’installa. Paul, qui ne pouvait se résoudre à rompre ce silence de peur de s’entendre dire ses 4 vérités, avait l‘impression que le temps s’était arrêté, et qu’il était dans ce bar depuis déjà plusieurs mois. Il regardait de l’autre côté du bar, sans vraiment le voir, un mec déguisé en bitte faire le pitre devant ses potes, hilares. Un enterrement de vie de garçon. Pathétique, et tellement normal en même temps.

Les questions se succédaient dans l’esprit embrouillé de Steve. Il ne comprenait pas ce qu’il venait faire dans cette histoire, ni pourquoi Sally voulait désormais le tuer. Agissait-elle de son propre chef ? Il ne comprenait pas non plus pourquoi elle l’avait prévenu la veille et pourquoi elle était venue le matin même juste pour lui avouer mystérieusement ses ambitions avant de sauter dans le vide. Au milieu de ses pensées, une image resurgit, et s’imposa, nette : il avait vu Sally quelques dizaines de minutes plus tôt à l’avant d’une décapotable noire. Il sut alors qu’elle ne pouvait pas être morte, et qu’il devait la retrouver : elle seule pourrait répondre à ses questions. Sa vie passée, et les quelques événements étranges qui l’avaient jalonnée, notamment celui qu’une horrible photo avait douloureusement fait resurgir le matin même, lui apparaissaient sous une toute autre lumière : la mafia russe s’intéressait à lui, depuis son plus jeune âge. Sally était une héritière, d’accord, mais lui, qu’était-il ?

Suelen, quant à elle, avait l’esprit focalisé sur une seule idée : les yeux fixés sur Steve, elle se souvenait, d’un coup, de la rapidité avec laquelle John avait obtenu le droit de l’adopter. A l’époque, toute à la joie d’être de nouveau mère, elle n’y avait pas fait attention. Mais aujourd’hui, elle apprenait que John était un mafieux, et tout semblait plus simple : ses réticences à parler de la procédure d’adoption, ses colères lorsque Steve avait voulu en savoir plus… Sa vie entière était une arnaque, elle commençait à s’en rendre compte… Et cette pensée l’anéantissait… Plus surement que son cancer, cette histoire allait la tuer. Elle se sentait désormais prête à tout pour connaître la vérité.

Paul était probablement le seul à comprendre dans quel guêpier ils étaient fourrés : John se vengeait, et ça risquait de faire mal. C’était lui qui avait invité Steve et Suelen le soir même à Alesia… Lui aussi qui manipulait Sally. Deux choses cependant lui échappaient : d’abord, pourquoi Oleg était dans le coin (Vlad ne devait alors pas être loin), et ensuite qu’est ce que ce Sergueï venait foutre dans cette histoire ? Le mot qu’il avait laissé sur la photo avait-il été écrit par un ami ou un ennemi ? Il était loin de savoir ce qu’il convenait de faire. La tête prise entre ses deux mains, il sentait une vague de désespoir le gagner. Il se cacha encore un peu plus le visage derrière ses mains, et se mit doucement à pleurer.

Ainsi prostré, Paul ne put voir l’homme s’approcher de leur table et s’installer comme s’il rejoignait de vieux amis. Suelen, les yeux et les pensées entièrement tournés vers Steve, ne le vit pas non plus. Seul ce dernier, bouche bée, vit un grand homme blond d’origine scandinave, vêtu d’un costume en velours bleu ciel, se joindre à eux avec un air et une prestance qui ne souffrait aucun commentaire. Quand celui-ci fût assis, Suelen se tourna enfin vers lui, et dans un souffle, le regard mêlé de surprise et d’horreur, elle murmura : « Vladimir… »

Vladimir, l’air réjoui, regarda tout à tour ses trois interlocuteurs, puis posa sur la table un magnifique petit pistolet que n'importe quel professionnel aurait identifié comme un des rares Makarov PM estampillés "Russian government". De sa profonde voix grave au fort accent de l’Oural, il déclara tranquillement, après avoir consulté sa montre :

« 19 H. Il me reste 2 heures pour vous préparer à ce qui va arriver ce soir et pour vous convaincre que nous sommes dans le même camp… »

Les trois autres, sans se le dire, eurent plus ou moins la même pensée. Ils ne savaient pas si les choses allaient dans le bon sens, mais au moins, elles évoluaient…

6 commentaires dimanche 18 novembre 2007

Le moine qui venait d'entrer dans l'église d'Alésia referma la porte derrière lui. La tête recouverte de la capuche de sa soutane, il s'avança lentement vers Paul et Sue. Ce n'est que lorsqu'il arriva à quelques pas qu'ils le reconnurent...

Sue et Steve se regardèrent de longues secondes sans un mot. Malgré l'accoutrement pour le moins surprenant de ce dernier, la scène était chargée d'émotion. Une larme coula sur la joue de la femme, imitée quelques instants plus tard par une autre sur celle de son fils adoptif...

L'air hagard, Steve se tourna vers son ami. Les questions se bousculaient, il était complètement perdu :

"Qu'est ce que ma mère fait là ? Tu la vois encore ? Depuis quand ? Pourquoi tu l'as amenée ici ?"


Paul ne répondit pas. Il se contenta de baisser les yeux et de hausser les épaules comme un enfant pris en faute. Après un instant de réflexion, il déclara :

"Ecoutez, j'ai plein de choses à vous raconter... J'ai vraiment pas été honnête avec vous deux au cours de ces dernières années, on me faisait du chantage, je pouvais pas faire autrement... Mais maintenant j'en ai assez d'être manipulé par ses salauds de russkoffs. Je vais vous dire tout ce que je sais, c'est promis, mais pas ici : on n'est pas en sécurité dans cette église. Allons-nous en vite !"

Steve et Sue décelèrent l'urgence dans la voix de Paul. Ils décidèrent sans même en discuter de continuer à lui faire confiance malgré ce qu'il venait de raconter et de remettre à plus tard son interrogatoire. Ce fut Steve qui prit la parole le premier :

"Bon, pour pas qu'on se fasse remarquer, on ferait mieux de pas sortir en même temps et par la même porte. Je propose qu'on se retrouve dans 15 ou 20 minutes au premier étage du Zeyer. Comme ça, on aura une vue plongeante sur le parvis de l'église et on pourra décider au tout dernier moment, selon ce que tu vas nous dire, si on va ou pas au rendez-vous de 21 heures. J'ai trouvé la soutane que je porte derrière le choeur, j'ai vu qu'il y en avait d'autres. Je vais sortir par la porte arrière pendant que vous allez en mettre une. Paul, tu passeras par la porte principale, Maman par l'autre porte. N'allez pas directement au Zeyer, soyez le plus discret possible, baissez la tête et marchez lentement."

Sur ce, Steve tourna les talons et avança d'un pas décidé et sans se retourner vers l'entrée qu'il avait empruntée quelques instants plus tôt. Sans un regard l'un pour l'autre, Sue et Paul se dirigèrent vers le choeur et suivirent à la lettre le plan de Steve...

Alors qu'il progressait tranquillement vers la brasserie, le regard de Steve se porta sur une voiture arrêtée à un feu rouge. Le fait que ce soit une décapotable noire, de grande marque et très certainement hors de prix ne l'intéressait absolument pas : Steve se foutait complètement des voitures, sa Saxo hideuse en était la preuve... non, ce qui l'interloquait était dans la voiture... cette femme, installée à la place du mort, et qui en avait d'ailleurs l'allure, était la première personne qu'il avait vu ce matin. Il l'aurait juré ! Elle n'était donc pas morte. Comment était-ce possible ? 6 étages !!! Et que faisait-elle ici ? Qui était ce grand bel homme qui la conduisait ?

Le klaxon rageur d'un connard de parisien pestant contre les salauds de grévistes de la SNCF (*) l'extirpa violemment de ses pensées. Pris de panique et complètement dérouté, il accéléra le pas et atteignit hors d'haleine le Zeyer.

Paul et Sue arrivèrent comme prévu au point de rendez-vous quelques minutes plus tard. Après un passage aux toilettes pour se débarrasser de leur déguisement, ils s'installèrent aux côtés de Steve à une table du premier étage qui donnait sur la place d'Alésia. Il avait le teint blafard et semblait songeur.

Au même moment, un serveur se pointa :

"Voici votre côte de bœuf saignante, Monsieur... Excellent choix. Elle est très bonne ! Et pour vous, ce sera quoi ? ", demanda-t-il en s’adressant à Paul et Sue.

Ils se tournèrent vers Steve, surpris qu’il ait commandé à manger à cette heure-là.

"J'suis stressé et quand j'suis stressé, j'ai faim", lança-t-il pour se justifier.

"Dans ce cas, je vais prendre des merguez - frites", répondit Paul devant la moue dubitative du serveur.

"Non merci, rien pour moi", dit Sue.

Une fois la commande passée et le serveur reparti, l'habitué du Keller's Club commença à raconter son histoire :

"Tout a commencé il y a 4 ans déjà..."


(*) NDLR : la scène se déroule un dimanche ; c'est dire s'il est con !!!

3 commentaires dimanche 4 novembre 2007

L’odeur de cigare qui flottait dans le taxi ne lui était pas inconnue. Il n’eut aucun mal à identifier la personne assise à la place du mort : Vladimir en personne ! Il était rare de le voir de si près. Il n’avait même pas pris la peine de se retourner, se contentant de regarder son nouveau sous-fifre par l’intermédiaire du miroir de courtoisie. Entouré par deux molosses, il pouvait à peine bouger. Le rouquin lança :

- « Сукин сын* ! Je vais te faire bouffer tes… »

Il n’avait pas pu finir sa phrase. Au claquement de doigts de son maître, la grosse main d’un des gardes du corps avait saisi le cou du rouquin qui, après être passé par le rouge puis le violet peinait à respirer. Il tomba dans les pommes quelques minutes.

« - Il se réveille !! »

Le rouquin reprenait lentement ses esprits. Il passa délicatement la main autour de son cou endolori. Sa vision devenait de moins en moins trouble, il tenta de réitérer ses menaces en regardant vers le miroir. Il n’en eut pas le temps. Vladimir lâcha :

- « Attachez-le et bâillonnez le. Je ne veux plus entendre ce maudît insecte et encore moins qu’il puisse me nuire à nouveau. Puis, s’adressant directement à lui : Ton collègue n’a pas dû te transmettre le message il y a quelques mois. Tu vas connaître le même sort que tes complices. »

Il se retourna violemment pour s’adresser cette fois à ces deux gorilles, les yeux injectés de sang :

- « Dès que nous en aurons fini ici, vous irez lui broyer les jambes avec sa voiture, comme il a pu faire à Oleg ; Ensuite, vous irez le couler jusqu’aux genoux dans le béton avant de la jeter dans la Seine. Toi, s’adressant au premier garde du corps, tu fouilleras et tu prendras sa voiture. Tu te chargeras de son maquillage avant de la recycler. Quant à toi, s’adressant à l’autre garde du corps, tu t’occuperas de notre ami en le ramenant à la cave après que vous vous soyez occupés de ses jambes. N’oubliez pas les sacs poubelles pour envelopper le tout, je ne veux pas de trace. Je compte sur votre discrétion, vous n’êtes plus des amateurs… Ce soir, quand nous ferons le point à la maison, nous décortiquerons le répertoire de son téléphone portable et l’historique de ses messages et appels. On va faire parler ce Qtek pour remonter jusqu ‘à Keller! C’est moi qui vous le dit…»

Les deux molosses se contentèrent d’un hochement de tête en guise de réponse. Ils esquissaient un sourire sadique en molestant et en attachant leur future victime qui tentait vainement de se débattre.

L’attention de Vladimir se portait maintenant sur l’entrée de l’Eglise. Il alluma un nouveau cigare. L’emplacement du taxi aux vitres fumées était parfait pour voir sans être vu.

A l’intérieur de l’Eglise, Paul faisait les cents pas et ne cessait de consulter sa montre. Sue, qui était assise près de l’Office, semblait récupérer un peu d’énergie en serrant entre ses deux dans sa main une des bibles de la paroisse.

Il était maintenant 18h10 à la montre de Paul. L’impatience se lisait sur son visage. Il s’immobilisa devant les portoirs de cierges et tâta machinalement ses poches avant de se tourner vers son « amie » :

- « T’aurais pas 2€, je n’ai plus un Suellen… ».

La nervosité avait fait réapparaître chez Paul un sens de l’humour qui lui était bien propre : des blagues à deux balles qui ne font rire personne à par lui. C’était le cas de Sue. Elle n’esquissa pas l’ombre d’un sourire. Elle lui tendait simplement la pièce. Paul n’insista pas et son visage se referma aussi sec. Il mis la pièce dans l’urne et s’empara d’un gros cierge. Sans doute un signe du destin, il dû s’y reprendre à trois fois avant de parvenir à l’allumer. Il l’installa sur le portoir puis, tout en fermant les yeux, se replongea dans sa réflexion : ses enquêtes, ses trahisons… Tout le travaillait de plus en plus. Il sentait naître en lui un besoin urgent de se soulager, de tout raconter à celle qui le considérait comme son ami, son confident. Après tout, il avait bien réussi à parler à sa fille, Sally. Parler à la mère ne devrait pas être plus difficile, d’autant plus qu’il était convaincu au plus profond de lui-même, de ne pas avoir peur d’une quelconque réaction de Sue. Quand il rouvrit les yeux, sa décision était prise. Il vit soudain la flamme de son cierge vaciller puis s’éteindre. Un courant d’air avait traversé l’Eglise de part en part. Paul sentit un frisson parcourir son dos. Quelqu’un venait d’entrer…


* : Fils de pute