Bienvenue

A la manière des cadavres-exquis, tout en usant de règles adaptées à notre convenance, nous tentons d'écrire ici une histoire à la fois anonyme et multi-voix.

Impossible de vous en faire un résumé, et pour cause...

... nous même ne savons pas tout ceci va nous mener !

6 commentaires samedi 14 juillet 2007

Suelen Keller avait la cinquantaine passée. Bien qu'un peu mince, elle était plutôt bien conservée pour son âge, et en paraissait, dans les bons jours, bien dix de moins. Son joli visage recouvert d'une peau de pêche à croquer, était souvent caché sous ses longs cheveux bruns.

Elle avait 16 ans lorsqu'elle rencontra Vladimir, un jeune homme mystérieux d'origine russe. Cette histoire d'un soir se transforma en réel cauchemar pour Sue. Neuf mois plus tard, elle se retrouvait seule pour accoucher dans la douleur d'une petite fille, au pied de l'Eglise d'Alésia. Trop jeune à l'époque et surtout dans l'incapacité la plus totale de subvenir aux besoins de sa fille et d'elle même, elle s'était résignée à l'abandonner à la DASS. Ce fût une vraie déchirure pour elle, et cette séparation fut suivie d'une longue période de dépression.

Sue ne doit son salut qu'à l'apparition d'un autre homme dans sa vie, John Keller, un jeune Allemand venu travailler et s'installer en France. John était un peu plus âgé que Sue. Il avait toujours prétendu travailler pour Siemens, mais la réalité était bien différente... Mais ça, Sue ne le sut jamais.

Au fil des années, ils avaient appris à se connaître, à s'apprécier et à partager des bons moments ensemble. Très vite, les deux amis qu'ils étaient devinrent amants. John fit une demande en mariage dans les règles de l'art. Le bébé tant attendu qui ne vint jamais raviva la blessure antérieure de Sue. Un long travail sur elle même, à coup de séances de psy, finit par la convaincre qu'elle n'aurait plus jamais d'enfant. Quand la solution de l'adoption fut proposée au couple Keller, Sue pensa que ce pourrait être un bon moyen de réparer, comme elle le considère aujourd'hui, son erreur du passé. C'est John qui s'occupa de toutes les démarches.
Steve leur fut confié très rapidement. Le bonheur effaça toutes les interrogations de Suelen : elle venait d'avoir un fils...

Tout se passait pour le mieux du monde pour elle jusqu'à ce que Steve entreprenne ses recherches sur ses parents biologiques. Ce fut John qui eut la réaction la plus violente. Ce fut sans doute à l'origine de la rupture du couple Keller. Quelques mois plus tard, Suelen perdit tout contact avec John, et Steve, devenu indépendant et très affecté par la séparation, s'était lui aussi éloigné d'elle. C'est à ce moment qu'elle entreprit ses recherches pour retrouver sa fille. Avec l'aide d'amis bien placés, sa démarche ne fut pas longue. Très vite, Sue put mettre un nom et un visage sur sa fille, celle qu'elle avait abandonnée une trentaine d'années plus tôt.

C'est par l'intermédiaire de Paul que Sue avait encore des nouvelles de son fils adoptif. Lorsqu'il était plus jeune, Paul, en tant que meilleur ami de Steve, passait énormément de temps au domicile des Keller. C'était même devenu sa deuxième maison. Avec le temps, Paul était resté très proche de Sue, à tel point qu'il était même devenu son confident. Il était peut-être le seul, avec John Keller, à connaître l'existence de sa fille.

Sue regardait un épisode de "Desperate Housewives" lorsque son téléphone sonna. C'était Paul. Ce qu'il lui rapporta lui glaça le sang. Elle était comme pétrifiée, incapable de bouger ne serait-ce qu'un doigt:
-"Sally... Morte..."
Paul avait peut-être commencé un peu fort. Sue se recroquevillait dans son fauteuil à l'écoute des paroles de Paul, qui détaillait point par point le contenu de son entretien avec Steve :
-"Steve a de gros ennuis. Je passe chez lui chercher le sac, il faut que je fasse vite. On fait comme on a dit. Je te laisse... Je suis désolé pour Sally..."
Sue raccrocha sans dire un mot. Elle venait de revoir défiler ses trente-cinq dernières années en trente secondes. L'annonce de la mort de Sally l'avait toute retournée et avait creusé de profonds sillons sur son visage légèrement amaigri. Depuis peu, Sue se savait rongée pas la maladie. Les séances de chimiothérapie qu'elle suivait de manière plus ou moins assidue, commencaient à l'affaiblir considérablement...

8 commentaires jeudi 28 juin 2007

Steve avait vu la gêne de son ami et il avait vu ses doigts tremblants retourner la photo contre la table, face cachée. Sur l’envers du cliché étaient écris ces mots, de la main de Paul. Je t’aime, mon coquin. Par pudeur, pensant imaginer le pire – Paul, avec Bobby ou un autre, à l’une de ces fameuses soirées du mercredi soir, qu’il avait eu du mal à comprendre en voyant les affiches un peu vieillies de la rue Keller – il avait préféré éviter tout questionnement.

Un silence s’installa. Changement de musique dans le bar, douces notes de pop léchée.

Steve se perdit dans ses pensées, revenant à l’époque où avec Paul, ils s’échangeaient et se partageaient les conquêtes féminines à l’arrière des taxis en revenant de soirées très arrosées. Il n’y a pas si longtemps ! Puis, étaient venues les pertes de mémoires récurrentes, les soirées dont il ne se souvenait absolument rien, attribuées à sa trop forte consommation d’alcool et d’herbe. Il avait dû (provisoirement) s’assagir et s’était brutalement éloigné de la vie des soirées parisiennes, laissant Paul toujours en quête d’expériences nouvelles continuer les découvertes nocturnes.

Paul, pendant ce temps avait refait surface. Il avait vidé son verre, s’était rallumé une gitane, et avait effacé la stupéfaction de son visage. La photo avait disparu. Il coupa Steve dans sa rêverie.

- Bon, j’y vais. Je m’occupe de tout, je vais chercher ton sac et ta tire. Et j’appelle le pote de mon grand père. Euh…File-moi la clef USB, je vais la lui donner.

- Non, je la garde, je vais chercher sur internet. Je lui ferai une copie.

- OK… J’y vais. Bon, il est 16 heure, on se retrouve à 18 heure au plus tard à Alesia. OK ?

- Ouais à toute Paulo. Et merci encore !

En enfilant sa veste, Paul ajouta : Quand même, on est potes, t’aurais pu m’en parler plus tôt ! J’en reviens toujours pas ! Steve, mal à l’aise, compris que Paul parlait de la photo qu’il avait trouvé ce matin dans le sac. Il venait de la lui décrire quand il avait déballé les événements de cette journée dingue. Il lui avait quasiment tout raconté sur les événements photographiés à son insu. A l’époque déjà, il avait voulu se confier mais les flics, et surtout les médias avaient délaissé l’affaire, faute de suspects et d’indices. Il avait alors décidé de tenter d’oublier. Et il avait bizarrement plutôt bien réussi jusqu’à ce qu’il découvre cette photo avec ce visage défiguré sur lequel, lui, Steve Keller, était penché. Je t’aimais tant…Pourquoi est ce que je t’ai…

La porte du bar claqua et Steve vit Paul s’éloigner d’un pas empressé vers le métro. Il le vit fouiller sa poche et sortir son téléphone portable. Il le vit composer un numéro et porter le mobile à son visage et il le vit parler. Il le vit. Mais il n’entendit pas ce que dit Paul.

Allo Sue, c’est Paul… Sally est passée voir ton fils ce matin… Elle est morte…

7 commentaires samedi 23 juin 2007

Une façade noire. Un graffiti sur le volet. La sensation très nette que cette devanture n'est pas ouverte, pas plus qu'elle ne ressemble au rad sympa qu'il fréquentait il y a quelques années.

"Qu'est-ce que c'est que ce bordel?", maugréa Steve planté devant le n°14 de la rue Keller: "ils ont mis la clé sous la porte ou quoi?". Ses yeux ne cessaient d'examiner la façade peu alléchante du bâtiment, mais aucun signe visible ne permettait d'en apprendre plus sur sa fonction. Quelques pas. Un coup d'oeil au bout de la rue: personne. Attendre Paul. "Saloperie de journée!".

Un léger grincement attira son attention: un homme sortait d'un porche jouxtant le n°14; peut-être avait-il quelques infos. "Euh...excusez-moi...bonjour...vous sauriez éventuellement ce qu'est devenu le bar qui se trouvait là autrefois?", demanda-t-il en pointant du doigt le bâtiment. Le type se retourna, le visage fermé: il avait le crâne rasé, un cou de taureau et portait un T-shirt noir bien serré sur son torse sur lequel on pouvait lire le prénom Bobby. "Qu'est-ce tu cherches exactement?", lâcha-t-il d'un ton peu engageant. "Euh...je sais pas...rien de spécial...enfin juste euh...". Des balbutiements. Une sensation de gêne incroyable. Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'écrase face à plus fort que lui? Steve releva les yeux: ceux du crâne rasé étaient pointés sur lui et pas d'une façon amicale. "Tu joues au con ou tu viens pour la première fois?" Blocage. Incompréhension. "Alors, soit tu te casses, soit tu reviens ce soir et pas dans cette tenue, ok?" Steve sentit l'angoisse lui étriller le ventre. Le mec s'avançait. Steve recula d'un pas: avant d'avoir pu ouvrir la bouche, une main s'abattit lourdement sur son épaule.

"Alors qu'est-ce que tu fous? Tiens! salut Robert!" Poignée de mains virile. Les yeux ronds, Steve contemplait Paul engager la conversation avec "Robert/Bobby". "Je vois que t'as fait connaissance avec mon pote Steve...c'est un ami d'enfance...un peu perdu en ce moment hein?", fit Paul avec un léger sourire tout en se tournant vers lui. Le dénommé Robert, l'air un peu moins rude, prit la parole: "Ca fait une paye qu'on t'a pas vu en tout cas! Si tu te repointes un de ces soirs, ramène-nous Steevy, on s'en occupera sans problème!..." Le mec s'éloigna, le bruit de ses bottes de biker claquant sur le bitume.

"Paul, tu peux m'expliquer ce que c'est que cette foire ou merde?" L'interpelé sourit: "Allez viens, on va se poser dans un vrai bar, on a chacun des trucs à se dire je crois".
10 minutes plus tard. Une table. Musique à sonorités brésiliennes. Deux pintes de cervoise - 2/3 de bière, 1/3 de vin blanc, un trait de jus de citron. "Alors là tu me fait halluciner! Je connais tes préférences sexuelles mais de là à fréquenter ce genre de club!..." Steve avait un peu de mal à intégrer ce qu'était vraiment le Keller's Club...oui, vraiment du mal. "Ouais bon, je sais que je t'en avais jamais parlé, mais c'est mon truc perso de temps en temps. Juste entre mecs qui savent pourquoi ils viennent. C'est un ex qui rentrait du Bénin à l'époque qui m'en avait parlé: on y est allé ensemble puis moi tout seul ensuite. C'est tout." Quelques instants de silence puis Paul fit: "Et toi, qu'est-ce qui se passe? pourquoi tu m'a fais venir au fait?"

Légèrement grisé par sa pinte, Steve sentit sa langue se délier et mis enfin son pote au courant: la fille, les flics, le sac, sa mère adoptive... Au tour de Paul de rester sans voix. Une clope. Une flamme. Le parfum apaisant du tabac qui envahit les narines. Réflexion. Steve sait qu'il peut compter sur le soutien de son ami. Il ne l'aurait pas appelé si ce dernier n'était pas capable de prendre de bonnes décisions.
"Bon, première chose: récupérer ton sac. Tu me files les clés et j'y vais. Deuxième chose: j'ai peut-être quelqu'un qui peut nous aider. Faut que je regarde si j'ai l'adresse avec moi." Paul prit sa veste en cuir posée à côté de lui et en tira son portefeuille - en cuir également. Un carnet minuscule en tomba. "Merde!" Il se mit à feuilletter, nerveusement. "Ah! ça y est!" Il montra une page à Steve: "Un ami de mon grand-père. Il est russe, ancien interprète. On a peut-être une chance avec lui, mais je sais pas trop: ça fait longtemps que je l'ai pas vu." Paul reprit son portefeuille et faillit s'étouffer en inspirant une nouvelle bouffée de sa cigarette. Coincée à l'intérieur, une photo de polaroïd dévoilait une scène terrible: lui, nu, à cheval sur le bas-ventre d'un autre garçon tout aussi dévêtu, le visage en extase, et qui n'était autre que son meilleur ami...assis juste en face de lui.

Stupéfaction. Il tourna lentement la photo.

12 commentaires mercredi 20 juin 2007

Cela faisait bien 5 ans qu'il n'avait pas profité d'une telle grasse matinée. En fait depuis son embauche en tant que courtier en bourse à la Société Générale...

Son réveil indiquait 14h04. Il était seul dans son lit mais il pouvait entendre l'eau couler dans la salle de bains. Il s'étira. Son corps était courbatu après la « nuit mémorable » qu'il venait de passer.

Hier soir (enfin plutôt tôt ce matin...), il avait raccompagné Steve qui était encore une fois pire que pire. Bien qu'étant son meilleur ami depuis plus de 10 ans, le penchant excessif de Steve pour l'alcool commençait sérieusement à l'agacer.

Malgré tout, cette fois-ci, la corvée de taxi s’était transformée en aubaine. En effet, après avoir bordé son ami, Paul avait regagné sa voiture. Un bel éphèbe prénommé Sergueï, ce qu’il apprît bien plus tard dans la nuit, s’était alors planté devant lui. Après quelques banalités d’usage, Paul avait invité le charmant inconnu à venir boire un verre chez lui. Il se remémorait avec délectation le reste de la nuit lorsque Sergueï sortit de la salle de bains.
« Béni soit cet alcoolo de Steve », murmura Paul en admirant le corps nu du jeune russe. Il se leva d’un bond et alla allumer sa machine Nespresso posée sur le bar.

« Tu voudrais bien me préparer un Ristretto pendant que je me douche ? »
« Da, bien sûr... » répondit Sergueï.

Paul pénétra dans la salle de bains, entra dans la douche, ouvrit le robinet d’eau froide et se plaça sous le jet puissant. Il se savonna énergiquement avec son gel douche mentholé, puis se rinça tout aussi énergiquement. Après s’être séché et habillé, il se rasa consciencieusement et considéra qu’il était enfin prêt à affronter une nouvelle journée.

De retour dans la chambre, Sergueï avait disparu. Il pivota rapidement sur lui-même pour examiner tous les recoins de son petit 2 pièces. Plus de Sergueï...
Une légère déception lui noua la gorge, déception plus sexuelle que sentimentale, s’avoua-t-il immédiatement. Il avait d’ailleurs maintenant l’habitude de ce genre de relations qui ne duraient jamais plus d’une nuit. Il fut malgré tout content de trouver un petit mot sur le bar à côté de son Ristretto fraîchement préparé : « Désolé, mais je dois partir...».

Tout en buvant son café, Paul alluma son téléphone portable et consulta sa messagerie vocale. Mlle Orange lui annonça alors de sa douce voix : « Vous avez un nouveau message. Reçu aujourd’hui à 11h48 » et ce fut Steve qui prit alors la parole. Il paraissait effrayé et parlait extrêmement vite. En substance, il lui demandait de le retrouver à 15 heures à l’endroit où ils avaient l’habitude de sécher les cours de philo.

Malgré l’inquiétude évidente de son ami, il ne put s’empêcher de sourire à l’évocation de leur ancien lieu de pèlerinage, le « Keller’s Club ». Que de bons moments avaient-ils passés là ! Cependant, ce que Steve ignorait, c’est que Paul continuait à fréquenter les salons privés de ce club, spécialement depuis qu’il avait changé de propriétaires voilà 3 ans maintenant et était devenu un des hauts lieux coquins (et même plus que ça...) de la nuit parisienne.

Un coup d’œil à sa montre l’extirpa de ses rêveries et l’encouragea à se préparer. Il ne lui restait qu’une vingtaine de minutes pour rejoindre Steve.

Il attrapa ses clés et son portefeuille. Il remarqua sans y prêter une grande attention que son portefeuille n’était pas rangé à sa place habituelle. Il mit cette incohérence sur le compte de son empressement à se déshabiller de la veille...

Il sortit de chez lui, claqua la porte et partit rejoindre son ami qui apparemment s’était fourré « dans une belle merde ».

5 commentaires samedi 16 juin 2007

Il mit quelques minutes à recouvrer ses esprits. Cela faisait six ans, peut-être plus, qu'il n'avait pas vu ses parents adoptifs, depuis qu'il leur avait annoncé qu'il voulait savoir la vérité sur ses parents biologiques. Il n'y avait jamais vraiment eu de secret entre ses parents et lui-même. Il avait toujours été clair qu'il avait été adopté à l'âge de deux ans, ils ne lui avaient jamais caché. Mais il ne savait plus rien de sa vie d'avant et les Keller non plus... enfin c'est ce qu'ils lui avaient toujours dit. Pourtant quand à 20 ans il leur avait dit qu'il allait entreprendre des démarches pour connaître l'identité de ses parents biologiques, ils avaient bizarrement très mal réagi. Steven n'a jamais compris cette réaction car il n'y avait aucun doute qu'il les aimait comme on aime ses parents et que son idée n'était pas de les mettre en concurrence avec d'autres... Il n'avait jamais voulu les blesser où les remettre en cause dans leur rôle de parents... Il voulait connaître ses racines, comprendre ce qui lui faisait défaut, réussir à interpréter ces sensations qu'il avait parfois en entendant une voix, en [re]découvrant un lieu, en croisant un regard...

Il avait compris qu'ils ne l'aideraient pas dans cette démarche... Ils avaient compris qu'il ne changerait pas d'avis... et le temps fit son oeuvre... ils ne s'appelèrent plus...

Il pris donc contact avec la DASES*. De rendez-vous en rendez-vous, il n'apprit pas grand chose... ou plutôt si, il apprit qu'il n'était pas un enfant adopté... enfin en tout cas légalement... Il y avait effectivement des formulaires de demande d'agrément dans les archives, mais l'agrément ne fut jamais donné au couple Keller... Bizarrement, à l'époque, il avait pris ça plutôt légèrement, comme une tuile de plus dans sa petite vie médiocre...

Ses potes lui avaient conseillé de laisser tomber, de ne pas essayer d'en savoir plus, que les services administratifs français n'avaient jamais eu la réputation d'être très rigoureux et que les Keller n'avaient pas la trempe d'être des trafiquants d'enfants, que l'accord d'adoption devait être égaré dans un des bureaux sordides au 94 quai de la Râpée. Alors il s'était fait une raison...

Mais là en voyant sa mère à l'endroit même où il avait un rendez-vous ce soir, en réalisant que pendant toute sa jeunesse il avait été épié, pris en photos, que ses moindres faits et gestes avaient été consignés (en russe de surcroît), que les Keller avaient refusé qu'il connaisse la vérité sur son passé... tout ça lui revenait violemment, se mélangeait dans sa tête, lui brûlait les yeux...

Il se rendit compte qu'il pleurait... la jeune fille rousse le regardait intriguée... Il essaya de reprendre le contrôle, il passa sa main sur son visage, esquissa un sourire à l'attention de la jolie rouquine et détourna son regard. Il prit alors conscience que sa mère et le groupe d'encapuchonnés avaient disparu. Une sirène retentit et sa haine viscérale des flics lui provoqua une montée d'adrénaline... c'était en fait un véhicule du SAMU qui arrivait pour la vieille dame... Il devenait complètement parano !

Il ne savait pas bien ce qui se passait mais il était "dans une belle merde" comme aurait dit Paul... Il venait de se souvenir... Il devait se rendre dans ce rade où ils avaient l'habitude de philosopher à leur manière il y a déjà huit ans de ça. C'était lorsqu'ils étaient au lycée Voltaire, ils se retrouvaient régulièrement au "Keller's Club" (rue Keller)... C'était à environ un kilomètre et demi du bahut mais un nom comme ça pour un bar, ça ne s'inventait pas, alors ça s'était imposé, c'était devenu leur QG... En plus ce troquet était aussi fréquenté par les élèves essentiellement féminines du lycée professionnel de la mode situé dans la rue derrière. Ces filles étaient plus jolies et sophistiquées que celles de Voltaire et elles justifiaient largement la distance parcourue au pas de course. Ils y croisaient parfois les gars du lycée pro électrotechnique de la rue de la Roquette, ils n'étaient pas toujours très malins. Surtout un, un dénommé Martial, un type avec une queue de cheval. Un jour que Steve et les autres faisaient les malins en parlant philo devant les filles du lycée Paul Poiret, ce type s'était approché et avait dit "J'sais pas ce qu'il dit "Kietzsche" mais moi... " et il avait balancé un pet à faire rougir n'importe quelle personne normalement constituée...

Et merde il divaguait encore... il fallait absolument qu'il arrête de se laisser emporter par ses pensées... Il fallait qu'il garde son objectif en tête, rejoindre Paul et l'envoyer chercher le sac...

Il devait y avoir cinq kilomètres pour se rendre là-bas, il les ferait à pieds, ça lui permettrait d'avoir une heure pour lui, pour essayer de mettre de l'ordre dans sa tête.


*Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES)

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