Bienvenue

A la manière des cadavres-exquis, tout en usant de règles adaptées à notre convenance, nous tentons d'écrire ici une histoire à la fois anonyme et multi-voix.

Impossible de vous en faire un résumé, et pour cause...

... nous même ne savons pas tout ceci va nous mener !

3 commentaires jeudi 24 septembre 2020

Igor Sarkosky s’approcha de Steve et lui caressa doucement la joue sans un mot. Il lui fit signe de ne rien dire et d’entrer dans la pièce où la lecture du testament se déroulait. Tandis que Steve ouvrait la porte, le notaire poursuivait son monologue :

« Conformément à la volonté de Nikolaï Sarkosky une nouvelle fois, en l’absence d’Igor Sarkosky, officiellement décédé, je vais donc vous lire les lignes du testament correspondant à ce cas de figure. » Le notaire s’interrompit pour accueillir Steve :

« Mr Keller, bienvenue. Votre présence ne change rien à ce que je viens de dire, et à ce que je m’apprête à dire. Venez donc vous installer ici. » dit-il en indiquant la place libre à côté de John Keller. Steve obéit, sans un regard vers les autres. Il n’était pas bien sûr de comprendre ce qui était en train de se passer mais il était sûr que le dénouement était pour bientôt. Et effectivement, ce que le notaire dévoilait petit à petit lui permit de reconstituer le puzzle dans son ensemble.

Nikolaï Sarkosky, son grand père, était à la fois le père de son père biologique, et le père de sa mère adoptive. Il était riche, mais aussi tout à fait farfelu. En plus d’avoir caché sa fortune à sa famille, il avait rédigé un testament inhabituel : si un seul de ses enfants se trouvaient en vie 50 ans après sa mort, alors celui-ci devait choisir lequel de ses propres enfants toucheraient la totalité de l’héritage. Le notaire notant que seule Suelen était en vie à ce jour, c’était à elle de choisir qui de Sally ou Steve allait hériter. Voilà donc la clé de toute l’énigme. Nul doute que la mafia russe avait eu vent de cette clause, et qu’une guerre secrète s’était engagée entre John et Vlad pour tenter de récupérer la fortune du vieux Nikolaï. Vlad avait fait une fille à Suellen, tandis que John avait réussi à faire de celle-ci sa femme et la mère adoptive de son propre neveu, Steve lui-même, abandonné dans des circonstances inexpliquées mais que Steve savait reliées à tout cela. Les deux mafieux espéraient ainsi être lié à l’héritier au bon moment : Vlad via Sally, John via Steve. Ils avaient ensuite œuvré pour que l’autre perde cette bataille. Vlad faisant surveiller Steve par Paul pour le supprimer lorsqu’il le pourrait, ce qui avait failli se produire le matin même, et John protégeant Steve tout en essayant de tuer Sally, ce qui avait failli également se produire le matin même, sans la protection active de Vlad. Un vrai méli-mélo, mais qui avait du sens finalement. Au passage, évidemment, il fallait qu’Igor disparaisse. La perversité de Vlad avait été de le faire tabasser à mort par son propre fils, sous l’emprise de drogues puissantes administrées par son meilleur ami…

Steve n’était pas le seul à comprendre petit à petit le lien entre les événements de ces derniers jours et l’ensemble de sa vie. Suelen et Sally aussi faisaient les mêmes liens. Et Suelen comprenait que la fin de cette histoire allait reposer intégralement sur ses épaules. Et en effet, le notaire poursuivait :

« Ma chère Mme Selena Sarkosky, c’est donc à vous qu’il incombe de donner sens à cet héritage, en choisissant lequel de vos descendants, Mr Steve Keller ou Mme Sally Viora, aura la chance d’hériter des 6,5 millions de dollars US de Mr Nikolaï Sarkosky ». A l’évocation de cette somme, un silence pesant se fit dans la salle, chacun se figurant enfin l’enjeu de toutes les bassesses et perfidies réalisées par l’ensemble des protagonistes de cette sombre histoire ces dernières années. Suellen, évidemment, ne pouvait faire son choix. Steve et Sally restaient silencieux, complètement dépassés par les événements. Vlad et John, conscients qu’ils étaient arrivés tous deux au point d’orgue des plans qu’ils avaient chacun échafaudés, essayaient tour à tour de convaincre Suelen de confier l’héritage à leur poulain respectif. Le ton montait peu à peu. Lorsque Vlad sortit son Makarov, John sortit son Magnum, et leurs hommes de main commencèrent à vouloir s’en prendre les uns aux autres également. Dans un geste théâtral, le notaire claqua alors des doigts, et les 10 hommes en costard qui l’accompagnaient sortirent simultanément un pistolet semi-automatique. Chacun mis en joue l’un des « invités » présents dans la salle, et le dernier type en short et marcel se chargea de récupérer les armes de Vlad, John et de leurs hommes de main, en exécutant une drôle de danse, les bras battants au-dessus de sa tête… 

« Ce brave Nikolaï avait tout prévu, encore une fois. Reprenons calmement s’il vous plait » lâcha le notaire, qui n’avait pas bougé d’un pouce.

Mais avant que la discussion ne reprenne, la porte du fond s’ouvrit sur Igor, et une clameur s’éleva dans la salle.

« Monsieur Igor Sarkosky, quelle surprise ! » ajouta le notaire.

« - J’avais cru comprendre que vous n’étiez plus de ce monde. Il faut croire que certains fonctionnaires de l’administration civile russe n’ont finalement pas été assez dédommagés.

-          Igor, fils de chien, je te croyais mort et enterré. S’exclama Vlad.

-          Il faut croire que Steve n’a pas eu la main assez lourde » grommela John comme pour lui-même.

Le notaire fit un signe discret au type en marcel et en short qui approcha une chaise pour compléter le premier rang. Ils étaient désormais 6 héritiers potentiels.

« Bien, continua-t-il imperturbable. Nous changeons donc finalement de cas de figure et je vais donc vous lire la partie du testament de Mr Nikolaï Sarkosky devant être lue en présence de ses deux enfants, Selena et Igor. » Il décacheta une nouvelle enveloppe, et s’éclaircit la voix :

« Au cas où mes deux enfants seraient encore en vie 50 ans après ma mort, je souhaite que mon argent soit intégralement reversé à une association à but humanitaire œuvrant en Afrique de l’ouest, tirée au hasard parmi les associations officiellement répertoriées en France ».

Le notaire souriait. Il était probablement le seul dans la pièce à apprécier en cet instant le côté éminemment farfelu de Nikolaï Sarkosky…

 

Quelques mois plus tard sur le plateau d’une émission de télé locale.

« Mon cher Basile, cet entretien arrive donc à son terme. Une dernière question à propos de l’avenir. Rappelons à nos téléspectateurs que votre association Kokoro For Ever, dont vous nous parlez depuis 35 mn maintenant, a reçu récemment plusieurs millions de dollars d’un mystérieux donateur resté anonyme. Une question nous brûle donc les lèvres : Qu’allez-vous faire de tout cet argent ? Vous avez un projet ?

-          Heu, je ne sais pas encore, bredouilla l’invité ». Il prit son temps pour formuler les 4 mots qui allaient clore à tout jamais cette histoire : « Peut-être le miel. »






3 commentaires mardi 22 septembre 2020

Jeudi 19 mars 2020, 10h00, le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Pendant des nuits entières, cette phrase avait hanté ses nuits d’insomnie. Mais désormais, tout collait. L’histoire du père réapparu mystérieusement, le rôle ambigu de Paul dans cette sombre affaire, le tatouage énigmatique de Sally, Oleg…et cette saxo verte ...

Toutes ces informations, pistes et contre-pistes n’avaient pas été faciles à articuler. Mais à présent, il connaissait le fin mot de cette histoire et c’était incroyablement hallu... attendez la suite... cinant ! Hallucinant ! Comme tout cela s’assemblait sans heurt !

L’astuce consistait bien évidemment à provoquer ce rapprochement improbable entre Moustache et Bobby, la pièce centrale de l’intrigue.

Il ne restait plus à Jerèm aka Samuraï qu’à huiler consciencieusement les mécanismes de sa Machine à écrire Underwood n°5 et à se mettre à l’ouvrage. Le soleil de ce matin de mars crépitait en bas des rideaux. Il se mit à la fenêtre pour contempler les passants en contrebas. Il se surpris à accompagner K. Maro qui donnait de la voix à travers le poste de radio : « J'ai le mal qui fuit, tu donnes un son à ma vie, Et puis j'sais pas qu'est-ce qui s'passe, T'as ce regard dans la face…»

Dans quelques instants, ce moment de calme serait derrière lui, il le savait : la frénésie de l’écriture lui permettrait de sceller une fois pour toute le sort de Steve. Le Goncourt l’attendait, impatiemment et sans aucun doute.

Dans quelques instants, ses doigts pianoteraient avec brio sur sa machine et l’histoire100noms dévoilerait son dénouement orgasmique.

Dans quelques instants, il inscrirait le mot F.I.N, en bas de la dernière page, et en lettre de feu.

Sans un bruit et presque sans douleur, la balle pénétra dans le gras de son cou et un flot de sang pissa sur ses mains. Il chercha en vain sur les toits en face l’ombre du sniper. Il eut une dernière pensée pour le ténébreux secret de la famille Keller que ne connaîtraient jamais ses lectrices. Il s’écroula sur le sol, comme une pauvre merde.



Jeudi 19 mars 2020, 11h24, le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Deux minutes quinze plus tard, Steeve avait envie de pleurer. Il avait vécu des moments tristes au cours de sa vie. Il avait connu des jours tristes, des semaines tristes de temps en temps et probablement un mois triste. Mais cette fois-là, c’était bien pire. Il ne s’était jamais senti aussi triste de toute sa vie. Il se tenait là, derrière le bureau surélevé de Maître CHEVAL, face aux rangées de chaises. La puanteur qui régnait ne lui était pas complétement inconnue. Steve avait senti cette odeur, jadis. Cinq ans auparavant, très précisément. Elle faisait remonter à la surface de sa mémoire des souvenirs répugnants, car c’était tout simplement l’odeur de la mort, de la destruction et de la trahison, enveloppée d’une brume de poudre noire.

Baz s’arrêta au milieu de la page 18 de l’édition du livre poche « Le livre sans nom », traduit de l’anglais par Diniz Galhos écrit par un anonyme. Pas mal se dit-il, ça fera l’affaire… Depuis le début de l’écriture de cette histoire100noms, Baz trompait son entourage ! Il travaillait comme gardien de jour à la grande bibliothèque nationale François Mitterrand et il avait pris l’habitude de piocher des bouquins dans les rayons des livres au gré de ses rondes de surveillance. Et à chaque fois que c’était à son tour d’écrire, il recopiait au hasard en changeant quelques noms pour donner une consistance à l’histoire. Pour l’instant ça marchait du tonnerre !!!

Il reprit sa lecture à voix haute, sa montre connectée enregistrant et transcrivant directement le texte sur l’ordinateur familial resté à la maison. Les chaises n’étaient plus recouvertes de coussins lilas mais de sang. Elles n’étaient plus rangées soigneusement, mais sans dessus dessous. Et pire que tout, leurs occupants, n’avaient pas l’air morne, ils avaient l’air morts. Tous sans exception. En levant les yeux, à plus de quinze mètres au-dessus de sa tête, Steve pouvait même voir du sang couler du plafond.

Des siècles auparavant, sur le marbre de la voute parfaite, avaient été peintes des scènes mystiques où l’on voyait des anges très saints danser avec des enfants, heureux et souriants. A présent, chaque ange et chaque enfant étaient souillés du sang de…

« Rayer les deux dernières phrases » ordonna Baz à haute voix. A l’écran du mac, chez lui, ces deux phrases furent rayées instantanément. « Ça n’a aucun rapport…se dit-il Voyons, comment puis-je continuer… ? »

Il sortit le petit flacon de savon antiseptique qui ne le quittait jamais, s’en tartina voluptueusement l’index. Satisfait, il put s’humecter le doigt par un tout petit coup de langue et tourna trois pages. Il reprit sa dictée : Une trentaine de cadavres gisaient affalés, sur les chaises. Une autre trentaine se trouvait hors de vue, sous les chaises ou entre les rangées. Seul un homme avait survécu au massacre, Steve lui-même. Son père lui avait tiré à bout portant dans le ventre, à l’aide d’un fusil à double canon. La douleur était atroce et la blessure saignait encore un peu, mais elle cicatriserait….

Baz transpirait d’excitation. « ça déglingue » se dit il ! Je vais m’arrêter là, ça fait une fin mystique* !

*Le lecteur notera que Baz n’est pas aussi costaud que Sallustius pour les sorties dramatiques.



Jeudi 19 mars 2020, 15h09, le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Putain de merde se dit Vincent. Qu’est-ce que ce con d’Igor Ilitch vient faire dans cette histoire ? Comment voulez-vous qu’on écrive une histoire qui tient la route ! A moins que…

Depuis quelques semaines, l’histoire100noms avait refait surface. Lors d’une soirée parisienne dans une cave digne du Chicago de la prohibition, quatre des écrivains de la saga Keller s’étaient retrouvés et avaient déterré le manuscrit oublié. C’était une bonne nouvelle pour les fans de la première heure dont plusieurs c’était déjà suicidé de désespoir en attendant le nouvel opus. Bon ok, c’était pas une bonne nouvelle pour les suicidés, mais au moins un réconfort pour leurs proches… Le lendemain de la fête, en voyant s’afficher le numéro de son pote sur son portable, Vincent avait tout de suite essayé de refouler sa frustration. A chaque fois qu’il croisait Emeric, il espérait que celui-ci lui annoncerait la reprise de l’écriture, en vain. Mais cette fois au bout du fil, Ricky balança « Vincent, tu te souviens par hasard de l’histoire qu’on avait commencé il y a quelques années ? » A ces mots la poitrine de Vincent manqua d’exploser ! C’était le retour de la gloire ! Il avait signé tout de suite pour reprendre la plume!

Mais très vitre le stress de ne pas être à la hauteur des écrits de l’époque vint le tourmenter. Et surtout… Qu’est-ce que ce con d’Igor Ilitch vient faire dans cette histoire ?

A moins que…

Oui, la solution était avec Martial et sa fameuse punchline sur Kietzsche.

Oui, Vincent était secrètement amoureux d’un certain Martial qu’il avait intégré en guest star dans le chapitre 10 de l’histoire100noms. Ce Martial était un jeune camarade de classe qu’il avait rencontré dans la vraie vie au lycée Paul Poiret et qui l’avait ébloui avec son esprit vif et son physique de rêve : un athlète, aux cheveux courts et avec une énorme queue de cheval. Il n’avait jamais osé l’aborder.

Oui, Martial pourrait apparaitre dans le dernier chapitre et sauver tout le monde !

Vincent alluma son ordi, ouvrit le seul fichier de son ordinateur h100n.docx et se mit à écrire :

C’est alors que Martial entra lui aussi dans le bureau de M. Cheval. L’assistance fut éblouit pas sa beauté. Martial dit alors de sa voix suave : Je sais pas qui c’est ce Kietzsche, mais moi…

Vincent ne manqua pas d’inscrire ensuite le mot F.I.N en lettre de feu. Il prit son téléphone et changea la carte sim. Il appela alors le seul numéro de cette carte, un numéro qu’il n’avait jamais osé composer… Une voix suave venue des années lycée décrocha.



Lundi 19 mars 2068, 15h14, 38 ans après le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Le vieil homme bava dans sa soupe aux poireaux.

L’aide-soignante essuya le coin de sa bouche. Il suait comme un porc… comme d’habitude. Et le liquide aigre de sa sueur dégoulinait le long de son corps obèse, sous son T Shirt maculé de graisse en irritant les zones de repli de ses bourrelets boudinés.

Il ne réagit même pas, si ce n’est en dégorgeant un grognement animal. C’était un réflexe plutôt qu’une réaction volontaire.

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Combien de fois cette phrase avait tourné en boucle dans sa tête ? Après la soirée dans la cave, il avait d’abord été exalté par l’ampleur du défi. Il allait écrire le dénouement de cette histoire ! Mais très vite il avait dû se résoudre à l’inévitable. Il était parfaitement incapable de trouver une fin digne de ce nom. Il y avait trop de pistes à recouper, trop d’indices à faire converger…Et ces saloperies d’incohérences ! Comment ce vieux chenapan de Baz avait pu écrire dans le chapitre 9 « Depuis hier soir et les quelques litres de bières à peine épongés par un "grec frites sauce blanche avec oignons" plus que douteux, Steve avait le ventre vide » alors que Vincent avait clairement stipulé que la veille, Steve avait bu du « vin passé 20 heures », et cela dès le chapitre 3 !!! En se permettant cette transgression, c’est comme si Baz avait déféqué sur Vincent.

Très vite, il dut se rendre à l’évidence, il n’était pas à la hauteur pour reprendre l’écriture

Ce fut le début d’une longue déchéance. Il est parfaitement amoral de décrire ce lui arriva alors. … Mais je vais le faire … C’est vraiment moche de le dire, ça retourne le couteau dans la plaie mais le public doit savoir la vérité.

Le jour où Marie sa femme comprit qu’il était incapable d’écrire, elle ne put le supporter. Lui l’homme, le vendéen fier, l’athlète de haut niveau se chiait mou dessus. Elle voulut partir mais ça n’était pas assez, alors elle resta pour l’humilier. Très vite ses enfants le déshéritèrent. A chaque fois qu’ils le croisaient, ils lui donnaient des petites claques. Il y eu un procès pour papa battu mais le juge donna raison aux enfants, et alourdit la peine, il devait désormais se balader en ville nu, trainé en laisse.

C’est à cette époque que le président Macron fut démis de ses fonctions. Tout le monde se souvient du scandale du nucléaire de 2020. L’opinion publique ne pouvait pas comprendre, avec raison, qu’on avait laissé cet homme sans fierté à un poste clé dans la recherche du nucléaire…

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Pendant ces années, il ne se rendait compte de rien. Seules les dernières phrases du chapitre 28 de l’histoire de Steve martelaient sa tête. Il devenait fou !

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Mais en ce jour de mars 2068, un événement survint dans sa pauvre vie.

- M. MARTIN (ses parents avaient obtenu que l’on change son nom de famille), une visite pour vous ! annonça l’aide-soignante

- Gné fit le son grognassant qui sortait de sa bouche

- Emeric ! lança une voix qu’il reconnut immédiatement. C’était Antoine. Il avait à peine changé si ce n’est quelques rares mèches poivre et sel.

- Gné !

Antoine n’était pas venu pour discuter, il alla droit au but

- Emeric, il y a 48 ans tu nous as trahis en ne publiant rien.

- Gné !

- Emeric, tous les autres sont morts, maintenant! Il ne reste que nous deux

- …

- Emeric, j’ai besoin de te parler ! Je vais te raconter la fin de l’histoire

Une larme ensanglantée perla de l’œil du vieil obèse.

- Oui Emeric, nous avons tous écrit une fin, mais ça ne collait pas. A chaque fois il y avait des incohérences… nous avons menti. Mais j’ai enfin trouvé la fin de l’histoire et je vais te la raconter !

Antoine sortit de sa poche le cigare qu’il avait depuis 48 ans, en attendant ce moment. Il se pencha à l’oreille de son vieil ami sénile et chuchota la terrible fin de l’histoire

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. Et alors, il lui dit : la réponse est 42 !… »



Jeudi 19 mars 2020, 17h27, le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Il avait bien réfléchi au problème 5 minutes mais l’idée ne venait pas. « Bon de toute manière c’est trop tard pour écrire la fin… En même temps, il y a plus important que d’écrire un roman puéril. » se dit-il, choppant habilement son gilet jaune. « Je vais être en retard à la manif pour casser du poulet. »

Quelques années plus tôt, Ernesto avait débarqué de Cuba ; il avait échoué sur les quais de la gare de Massy Palaiseau. Communiste convaincu, il avait le manifeste du parti tatoué dans ses gènes. Ernesto avait pour objectif de déstabiliser l’état français pour faire exister ses convictions. Il s’était d’abord fait passer pour un jeune étudiant prometteur. C’est à cette époque que malgré lui, il s’était laissé embarquer par son entourage dans l’aventure histoire100noms. Il fallait avouer que ces écrivains en herbes avaient du talent. Il avait failli lâcher le Parti pour embrasser une carrière d’écrivain. Mais l’histoire100noms avait fait une pause. Déçu, il avait décidé de migrer. Il avait alors infiltré l’industrie pharmaceutique suisse. En réalité, il était chef d’une cellule dormante rouge du Chablais.

Alors quand cette histoire100noms avait refait surface, il s’était juré de ne pas s’y faire reprendre.

Alors à 17h28, il mit son gilet jaune et se barra pour aller casser du poulet.



Jeudi 19 mars 2020, 10h04, le jour des élections primaires de Californie, et veille de l’ouverture du salon du livre de Paris

« Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier. »

Il avait passé la nuit embusqué sur le toit d’un immeuble. La lumière de l’appartement d’en face s’était allumée depuis près d’une heure mais rien n’avait encore bougé. Il repensa à Steve et son histoire. Il avait espéré pendant des années que c’était du passé. Il avait tout fait même pour enterrer ce blog. C’était à son tour d’écrire et il avait fait le mort…

Sa débile de bonne femme avait cru bon d’organiser son anniversaire quelques mois auparavant. Par conséquent quatre des anciens co-auteurs de l’histoire100noms s’étaient retrouvés pour le fêter. Ils avaient relancé la dynamique du blog. Et sa vie serait à nouveau un cauchemar. Sa femme l’avait bien payé, il est vrai. Elle attendait depuis la veille en bas de l’appartement familiale,… dans plusieurs sacs poubelles.

Il eut un tout léger pincement au cœur pour ses enfants.

Maintenant c’était à l’autre fils de yack avec sa tête de têtard de payer. Comment avait-il pu dans le chapitre 5 de l’histoire100noms se moquer à ce point de lui. « Celui qui l’avait questionné, l’inspecteur chargé de l’enquête sans doute, avait plus le physique d’un gros charcutier que d’un fin limier : gros taille moyenne, un visage rougeaud que le propriétaire avait cru utile d’orner d’une courte moustache noire tombant sur des lèvres épaisses… » En faisant la description exacte de son physique, Jerem aka Samurai l’avait humilié. Et il comprenait bien qu’à travers le personnage de Moustache, tous les autres se moquaient systématiquement de lui.

En face, la tête de Jérèm apparu à la fenêtre.

Il ajusta la lunette de son Zastava M76 yougoslave et sans une hésitation, tira.

Yo venait d’écrire en lettre de SANG le mot F. I.N à l’histoire100noms.



FIN

16 commentaires dimanche 27 avril 2008

Paris, 26mai, rue Daguerre, 20H45

Vladimir décacheta l’enveloppe et lu les quelques mots qui avaient été griffonnés rapidement sur un vieux papier imprimé. « Désolé ! Je ne sais pas si je peux vous faire confiance ! SK».
« дерьмо ! раса ее бабушки*» marmonna Vladimir en regardant aux alentours ».
Il froissa nerveusement l’enveloppe et la jeta dans le caniveau de la rue Daguerre.
« Bon venez maintenant vous deux ! on a assez cherché Steve partout, et visiblement, on ne le retrouvera pas » lança t-il à Paul et Suellen Keller qui le suivaient. « Et il est presque l’heure ! »

Portant toujours le sac qu’il était allé chercher chez Steve, Paul peinait à suivre le rythme de Vladimir. Sally quant à elle, marchait dans les pas du russe qui les conduisit vers l’église d’Alésia. Il tourna sans hésiter dans l’impasse du Rouet et s’arrêta brusquement devant le n°7. Une plaque en laiton indiquait « CHEVAL & Associés, Notaires & Avocats ». « On va attendre 5 minutes, on est en avance ! » dit Vladimir en sortant trois cigares. « Oh, Thank you, I like that » répondit Sue avec un accent britannique surjoué et en sortant son Zippo. Paul refusa froidement le cigare. Il sortit sa flasque de gin qu’il ne quittait jamais et en descendit une bonne rasade.

Il s’apprêtait à sortir de son mutisme afin de demander un peu plus d’explications à Vladimir, quand deux silhouettes descendirent d’une décapotable qui venait de se garer au coin de la rue. L’une d’elle semblait avoir du mal à marcher et était soutenue par la plus grande. « Ca y est, Sergueï arrive » dit Vladimir. Levant sa montre au niveau de sa bouche, il prononça dans le petit émetteur « C’est bon Sergueï, on passe en mode visuel ». Il se tourna vers Paul : « Je crois que tu le connais non ? »

Paul ne pu répondre! Ce n’était pas Sergueï, le beau russe auprès duquel il avait passé la nuit qui l’interloquait mais plutôt la frêle jeune femme qui l’accompagnait : Sally, la sœur de Steve, la fille de Vladimir et de Suellen. Sally, la morte de ce matin. Il se retourna vers Sue et dit simplement. « C’est elle ! »

Sue comprit tout de suite qui arrivait et se mit à courir en direction de la jeune femme, qui paraissait elle aussi très émue. Leurs retrouvailles furent très intenses. Elles furent aussi très brèves : Vladimir ordonna de sa voix rauque «On y va ! » Sergueï, après un petit clin d’œil à Paul poussa les deux femmes vers le porche et composa le digicode. Tout le monde pénétra dans le bâtiment.


La pièce était spacieuse et l’éclairage intense contrastait avec l’obscurité de l’étroit couloir qu’ils venaient de quitter. Au fond, sur une petite estrade, onze hommes en costards noirs identiques et un mec en marcel et en short, leur faisaient face, derrière une très longue table de style Louis XV. Douze paires de lunettes noires s’étaient tournées vers l’entrée et des murmures s’échangèrent.

« Vous êtes à l’heure, M. Dzhamolidine » dit un des hommes en costume à Vladimir, « Prenez places ». Il montra 5 sièges vides, en contrebas de l’estrade. « Pas vous » ordonna-t-il à Paul qui faisait mine de s’assoir. « Posez seulement le sac sur la table ! »
Paul obtempéra sans broncher et s’en alla tout penaud dans un coin de la pièce où Sergueï s’était déjà réfugié.
Vladimir, plaça avec assurance Suellen sur la chaise du milieu et Sally sur celle de gauche. Il s’assit entre les deux femmes. L’homme continua en se tournant vers Suellen. « Je suis M. Bernard Cheval, notaire. Nous attendons M. Keller pour démarrer la lecture du testament

Quelques instants plus tard, on frappait à la porte et John Keller entrait dans la pièce avec un homme que Paul reconnu être Moustache, le sale flic dont Steve avait parlé au Sambabar. « Le camp des méchants, ça c’est sur » pensa t-il.

« Bonjour M. Keller » salua M. Cheval, le seul des douze hommes qui semblait savoir parler. « Installez-vous ! ». John se plaça alors à droite de sa femme Suellen et dit en souriant « Notre fils Steve n’est pas encore là, mais il ne devrait pas tarder. »
Moustache se dirigea vers le coin où étaient collés l’un contre l’autre Paul et Sergueï. Le premier lui décocha alors un uppercut bien placé qui l’envoya au tapis. « De la part de Steve ». Moustache grogna quelque chose d’inaudible en se relevant et en préparant son gros point mais John lui dit. « Ca suffit lourdaud ! Va te cacher de l’autre côté et qu’on ne t’entende pas ». Le calme revint et seul le petit sourire amusé de M. Cheval montrait qu’il venait de se passer un sacré petit tabassage dans les règles de l’art.

Le notaire sortit alors de sa mallette un grand classeur et déclara très solennellement :
- « Nous pouvons démarrer la lecture du testament. Tout d’abord, Mme Keller, sachez qu’une analyse ADN a déjà prouvé que Mlle Sally Viora était la fille de Vladimir Dzhamolidine ici présent. Acceptez-vous de faire ultérieurement une analyse permettant d’établir qu’elle est votre fille naturelle ?
-
« Non, volontiers… je veux dire oui bien sur… » balbutia Suellen.
M. Cheval continua : « M. et Mme Keller, en attendant son arrivée, vous représenterez les intérêts de votre fils adoptif Steve Keller. Mlle Sally Viora, vous pouvez vous représenter vous-même, bien que vos deux parents soient présents. »




Paris, 26 mai, rue Daguerre, 20H42


Steve courrait à perdre souffle afin de se soustraire à la vue de ce Vladimir. Il avait un peu honte d’avoir abandonné sa mère dans les mains de cet inconnu, mais il ne pourrait que mieux l’aider si lui-même n’avait pas les mains liées. Mais que faire ? Il ne devait pas s’éloigner d’Alésia, ça il en était sur. Il pourrait ainsi jeter un coup d’œil sur Vladimir ou Moustache, surveiller sa mère et son ami (?) Paul. Et surtout, c’est là qu’il avait vu la fille de ce matin, sa soeur.
Il continua à déambuler dans les rues en évitant avec soin d’entrer dans le champ de vision de Moustache, de Vladimir et de Paul, tout en cherchant à faire un signe à sa mère. Mais le grand russe gesticulait dans tous les sens et le cherchait sans fatigue. Leur petit jeu dura une bonne vingtaine de minutes.

La tension redescendait et Steve faillit bien se laisser surprendre alors que Vladimir venait de faire demi-tour après un angle de rue et avançait dans sa direction. Steve essaya d’ouvrir les portières des voitures. La troisième, une Peugeot 403 noire était ouverte ; il s’y engouffra. Affalé sur le siège il regarda passer Vladimir, toujours suivi de Paul et de sa mère.
Ayant regardé trop de films, il fouilla dans le vide poche, s’attendant à trouver un flingue. C’était un sacré fouillis : il y avait des papiers de bonbecs, des mouchoirs sales, des tickets de caisse, un marqueur noir, une vielle contravention et le courrier de la journée… mais pas d’arme.
Steve continua son inspection de la voiture. Les clefs étaient sur le contact. « Bizarre quand même ! ». Il se retourna et…

Il sursauta sur son siège. Un jeune garçon bouclé le regardait apeuré, assis sur la banquette arrière. Merde, ça expliquait pourquoi la voiture était ouverte, les parents n’étaient surement pas loin. « T’inquiète pas, je ne veux pas te faire de mal. Je ne peux pas sortir pour l’instant mais… tu vas m’aider… et je te laisserai partir »
Steve pris alors la contravention et écrivit rapidement quelques mots dessus. Il la mit dans une enveloppe du courrier du vide poche et la ferma comme il pu.
« Bon tu vas filler cette enveloppe au monsieur en bleu là-bas » dit il en montrant Vladimir qui s’était arrêté une centaine de mètre plus loin « Ensuite tu rejoins tes parents. Quand tu reviendras, je ne serai plus là. »
Le garçon qui n’avait toujours rien dit prit l’enveloppe sortit de la voiture et s’éloigna.

Deux minutes plus tard, Steve mit le véhicule en marche avec une petite pensée pour le jeune garçon et suivit à distance les trois personnages qui bougeaient vers Alesia. Il se gara à l’entrée de l’impasse du Rouet, alors que ceux-ci fumaient le cigare devant une porte cochère. Il connaissait l’endroit pour y avoir passé une soirée chez le pote d’un colloque d’une amie. « C’est l’avantage d’avoir fait des fête un peu partout dans Paris ! » pensa t-il. Evidemment, il observait les cigares avec envie et se dit que quand cette histoire serait finie, il irait s’en fumer avec un pote qui les avait gratos par son patron.

Steve manqua de s’étouffer quand il vit la morte de ce matin, sa sœur donc, arriver avec un homme. Il fut témoin des rapides retrouvailles de la mère et de la fille avant que l’homme ne les pousse très rapidement à l’intérieur de l’immeuble.
Steve hésitait. « Se rejeter dans la gueule du loup ? Se barrer ? ». Il décida de patienter 5 minutes. L’Eglise d’Alésia sonna rappelant à Steve que c’était l’heure du Rendez-vous soit disant donné par son père.
John justement descendit avec Moustache d’une voiture qui repartait en trombe. Ils s’engouffrèrent rapidement dans l’immeuble.
« Merde, c’est quoi ce bordel. Tout le monde est là. Bon, j’y vais !» se dit Steve. « Il faut que je sache ! »
Devant la porte cochère, il fut surpris de se rappeler du code d’entrée alors qu’il n’était venu qu’une fois il y a plusieurs années. « C’est vrai que j’étais bien bourré, ça entretient la mémoire » se dit-il en entrant dans un couloir sombre et très étroit qui s’avançait profondément dans le bâtiment.

Derrière une porte, une voix forte s’élevait. Il alla coller son oreille à la serrure. La voix reprit : « Conformément à la volonté de Nicolaï Sarkösky que nous représentons, son testament doit être lu 50 années après la naissance de sa fille ainée Selena Sarkösky, épouse Keller, en présence et de celle-ci, de son petit frère et de leur descendance. Toutefois, vue l’urgence de la situation, nous n’attendrons pas les personnes absentes ».

« C’est aujourd’hui les 50 ans de maman » se rappela Steve. « Et elle s’appelait Sarkösky, donc son petit frère c’est… »
Au fond du couloir le bruit de la porte l’interrompit dans ses pensées. Un vieil homme boitant, portant un chapeau mou passa le seuil. Steve reconnu la personne qui l’accompagnait. Celui qu’il aimait tant, qu’il avait essayé d’oublier, et qu’il a revu sur la photo de ce matin. Cet homme que lui, Steve Keller, pas spécialement pacifiste mais pas non plus adepte de la violence avait un jour tabassé et laissé pour mort sans qu’il ne s’en rappelle la raison, à cause de ces foutues pertes de mémoires. Steve ressentit à la fois de la honte, du plaisir et de la peur à l’idée de revoir Igor Ilitch Sarkösky. Le père qu’il avait fini par retrouver pour un court instant alors qu’il recherchait ses parents, puis qu’il avait décidé d’oublier.


*Merde ! La race de sa grand-mère

3 commentaires samedi 19 avril 2008


Sans doute pour éviter d'attirer des regards inutiles d'autres convives, le grand Russe reprit son pistolet, qu'il logea dans un petit étui en cuir le long de sa ceinture. Même sans parler, sa seule présence en imposait: ses trois interlocuteurs, figés, semblaient attendre le moment où il déciderait de parler ou d'agir. Avec l'attitude d'un homme qui maîtrise son propre destin, Vladimir s'installa confortablement sur la banquette sur laquelle Steve était lui-même assis: il faisait désormais face à la mère de sa fille, qu'il n'avait pas revu depuis plus de vingt ans. L'espace d'un instant, quelqu'un d'averti aurait pu déceler une pointe de tendresse dans les yeux de Vladimir, mais celui-ci ne sembla pas vouloir laisser de place plus longtemps à une quelconque émotion. Il commença ses explications en se tournant vers son voisin:
-"Mon garçon, tu ne sais pas qui je suis mais une chose est certaine: je sais beaucoup plus de choses sur ton compte que tu ne pourrais le penser. Le principal lien qui nous unit est que j'ai servi sous les ordres de ton père adoptif, John Keller...Ce même John Keller qui, ce soir, vous a convoqué toi et Suelen à 21h à l'église St Pierre d'Alésia à deux pas d'ici. Je sais cela de source sûre."
Steve et Suelen se regardèrent subrepticement : ainsi donc, le mystérieux message venait de John…et ne semblait rien augurer de bon, s’ils en croyaient l’air grave du Russe. Aucun des deux ne pouvaient se douter que Sally avait aussi reçu cette instruction. De son côté, Paul semblait s’être effacé et se contentait d’observer ses compagnons.
-"Les merguez-frites ?... ", demanda le serveur d’une vois affable. Gêné, Paul leva la main mais il n’avait plus aucune envie de se remplir la panse suite à l’arrivée de Vladimir. Ce dernier, ignorant l’interruption du larbin en chemise blanche, reprit d’ailleurs la parole : "Il faut que vous me fassiez confiance à partir de maintenant. Vous connaissez sans doute mes activités mais en l’occurrence elles m’ont permis de vous retrouvez tous et d’anticiper ce qui va probablement se passer ce soir. John ne vous a pas fait venir pour faire une partie de poker en fumant des cigares : il a tenté de tuer Sally…., Простите извините…, et ce rat va continuer ! " La rage se lisait dans les yeux du Russe, et la cicatrice qui barrait sa bouche le rendait encore plus menaçant. "Vous êtes en danger si vous restez seuls dans le coin. Je suis venu ici pour m'occuper de cette affaire, mais vous devez m'écouter et partir. Comme on dit chez nous, Волков бояться в лес не ходить - Qui a peur du loup ne va pas dans la forêt! Mais toi Steve, tu dois venir avec moi." Sans chercher à contester, ce dernier acquiesça doucement, comme si l'ordre de Vladimir lui était naturel.

Le colosse blond se leva: de la poche intérieure de son costume il sortit un billet de 100 euros qu'il jeta négligeamment sur la table, réglant ainsi largement le repas. D'un signe de tête il engagea tout le monde à sortir. Dehors, l'air était tiède et agréable, la nuit commençait à tomber; le grand Russe marcha quelques temps sur le trottoir, la petite troupe à sa suite puis s'arrêta: "Ne traînez pas ici. Steve m'accompagne...l'heure approche..." N'obtenant pas de réponse, il se retourna: seuls Paul et Suelen l'entouraient. Il était 20h21.


Rarement dans sa vie Steve s'était senti aussi sûre d'une décision: ce piège à con puait la merde, et il avait été à deux doigts de s'y jeter tête baissée. Il y a quelques minutes de cela, en sortant du Zeyer, il avait reconnu le poulet au physique de charcutier qui avait tenté de l'enlever le matin même...impossible de se tromper sur cette face rougeaude qui semblait faire le guet près d'une camionnette. Ce gros lard ne l'avait pas vu, mais cela lui avait suffit: il fallait qu'il la joue solo à présent, il le sentait! Trop de coïncidences apparaissaient: Vladimir, John, les caractères russes...et puis cette vison de Sally quelques temps plus tôt dans cette décapotable noire! Il était persuadé qu'elle ne pouvait être loin, mais il lui fallait désormais jouer serré pour la retrouver sans se foutre dans un nouveau pétrin. Il continua à marcher tout en réfléchissant à la marche à suivre puis s'arrêta: Paul...il semblait tellement au courant de plusieurs choses...De plus en plus de doutes le tiraillaient à son sujet, et pour la 1ère fois de sa vie Steve n'avait plus autant confiance en son pote de toujours. Son cerveau fonctionnait à tout allure et un nouveau flash le saisit: ses parents...ses vrais parents...là était la clé de cet imbroglio infernal! Son père adoptif était lié à leur disparition, c'était une certitude désormais...Pourquoi avait-il tant de mal à se rappeler de certaines choses passées? Qui était-il lui?! Et pourquoi avait-il la nette sensation de connaître Vladimir??


Il était exactement 20h44 lorsque l'homme en costume de velours bleu fut accosté par un gamin d'une dizaine d'années. Le gosse avait dans les mains une enveloppe qu'il tendit à son interlocuteur. Il disparut sans dire un mot.


A quelques centaines de mètres de là, une Peugeot noire était garée. A l'intérieur, l'unique personne présente ne bougeait pas. Les chiffres bleus de l'horloge indiquaient 20h45.

7 commentaires lundi 25 février 2008

Et Paul raconta tout ce qu’il savait. Tout ce qu’il avait vécu et fait depuis 4 ans, de son plein gré ou contre sa volonté. Il raconta comment il avait œuvré en sous main pour un cadre de la mafia russe, avait espionné Steve et profité de la proximité de Suelen. Il affirma, les yeux au bord des larmes, qu’il s’en voulait et que sans ses erreurs passées, cette journée eut été calme et sans surprise. La seule chose qu’il garda secrète, c’est la raison pour laquelle Oleg le tenait par les gonades : il n’avoua rien de son penchant scabreux à droguer puis violer son meilleur ami… Ni Steve, ni Suelen ne songèrent à l’interrompre, et une fois que Paul se fut tu, un long silence s’installa. Paul, qui ne pouvait se résoudre à rompre ce silence de peur de s’entendre dire ses 4 vérités, avait l‘impression que le temps s’était arrêté, et qu’il était dans ce bar depuis déjà plusieurs mois. Il regardait de l’autre côté du bar, sans vraiment le voir, un mec déguisé en bitte faire le pitre devant ses potes, hilares. Un enterrement de vie de garçon. Pathétique, et tellement normal en même temps.

Les questions se succédaient dans l’esprit embrouillé de Steve. Il ne comprenait pas ce qu’il venait faire dans cette histoire, ni pourquoi Sally voulait désormais le tuer. Agissait-elle de son propre chef ? Il ne comprenait pas non plus pourquoi elle l’avait prévenu la veille et pourquoi elle était venue le matin même juste pour lui avouer mystérieusement ses ambitions avant de sauter dans le vide. Au milieu de ses pensées, une image resurgit, et s’imposa, nette : il avait vu Sally quelques dizaines de minutes plus tôt à l’avant d’une décapotable noire. Il sut alors qu’elle ne pouvait pas être morte, et qu’il devait la retrouver : elle seule pourrait répondre à ses questions. Sa vie passée, et les quelques événements étranges qui l’avaient jalonnée, notamment celui qu’une horrible photo avait douloureusement fait resurgir le matin même, lui apparaissaient sous une toute autre lumière : la mafia russe s’intéressait à lui, depuis son plus jeune âge. Sally était une héritière, d’accord, mais lui, qu’était-il ?

Suelen, quant à elle, avait l’esprit focalisé sur une seule idée : les yeux fixés sur Steve, elle se souvenait, d’un coup, de la rapidité avec laquelle John avait obtenu le droit de l’adopter. A l’époque, toute à la joie d’être de nouveau mère, elle n’y avait pas fait attention. Mais aujourd’hui, elle apprenait que John était un mafieux, et tout semblait plus simple : ses réticences à parler de la procédure d’adoption, ses colères lorsque Steve avait voulu en savoir plus… Sa vie entière était une arnaque, elle commençait à s’en rendre compte… Et cette pensée l’anéantissait… Plus surement que son cancer, cette histoire allait la tuer. Elle se sentait désormais prête à tout pour connaître la vérité.

Paul était probablement le seul à comprendre dans quel guêpier ils étaient fourrés : John se vengeait, et ça risquait de faire mal. C’était lui qui avait invité Steve et Suelen le soir même à Alesia… Lui aussi qui manipulait Sally. Deux choses cependant lui échappaient : d’abord, pourquoi Oleg était dans le coin (Vlad ne devait alors pas être loin), et ensuite qu’est ce que ce Sergueï venait foutre dans cette histoire ? Le mot qu’il avait laissé sur la photo avait-il été écrit par un ami ou un ennemi ? Il était loin de savoir ce qu’il convenait de faire. La tête prise entre ses deux mains, il sentait une vague de désespoir le gagner. Il se cacha encore un peu plus le visage derrière ses mains, et se mit doucement à pleurer.

Ainsi prostré, Paul ne put voir l’homme s’approcher de leur table et s’installer comme s’il rejoignait de vieux amis. Suelen, les yeux et les pensées entièrement tournés vers Steve, ne le vit pas non plus. Seul ce dernier, bouche bée, vit un grand homme blond d’origine scandinave, vêtu d’un costume en velours bleu ciel, se joindre à eux avec un air et une prestance qui ne souffrait aucun commentaire. Quand celui-ci fût assis, Suelen se tourna enfin vers lui, et dans un souffle, le regard mêlé de surprise et d’horreur, elle murmura : « Vladimir… »

Vladimir, l’air réjoui, regarda tout à tour ses trois interlocuteurs, puis posa sur la table un magnifique petit pistolet que n'importe quel professionnel aurait identifié comme un des rares Makarov PM estampillés "Russian government". De sa profonde voix grave au fort accent de l’Oural, il déclara tranquillement, après avoir consulté sa montre :

« 19 H. Il me reste 2 heures pour vous préparer à ce qui va arriver ce soir et pour vous convaincre que nous sommes dans le même camp… »

Les trois autres, sans se le dire, eurent plus ou moins la même pensée. Ils ne savaient pas si les choses allaient dans le bon sens, mais au moins, elles évoluaient…

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